« La route est longue »

La route qui mène à cette campagne de Mini est-elle un tournant ou un aboutissement dans votre carrière de navigateur ?
A l’heure actuelle, je le vois plutôt comme un aboutissement, une belle opportunité de tenter un nouveau défi et de découvrir une nouvelle facette de ce sport que je pratique depuis que je suis gamin. Je n’ai jamais touché au solitaire, la Mini est un beau projet, accessible. J’ai commencé à penser à la course en solitaire lorsque j’étais à bord de Merit avec Fehlmann. Un peu plus tard, alors que je me trouvais à St.-Tropez pour la Nioulargue avec Stève Ravussin, nous avons croisé des Mini qui venaient se présenter et, à nouveau, l’idée m’a traversé l’esprit.

Concrètement, la chance de disposer d’un sponsor principal qui s’engage dans la durée offre quels avantages ?
Ce qui est génial pour moi, c’est que je peux vivre cette campagne à 100% sans devoir me soucier des contraintes financières. Par rapport à d’autres candidats à la Mini, moins bien lotis, j’ai l’énorme chance de pouvoir me préparer dans des conditions de professionnalisme. Or, au vu de l’évolution de la classe et des prototypes, c’est pratiquement une condition sine qua non quand on a un objectif de résultats valables, même sans vouloir être hyper ambitieux. Le niveau des concurrents est tellement élevé que le bricolage n’est pas permis, les coûts prennent l’ascenseur et le risque de fi nir l’aventure endetté devient important, ce que je ne peux pas me permettre.

Par rapport à ce que vous attendiez de votre prototype, quelles sont les bonnes et les mauvaises surprises ?
Le bateau a déjà un bon palmarès à la base*, ce n’était pas facile de trouver un proto performant qui convienne à ma façon de naviguer et à ma philosophie. Ce n’est pas le dernier cri car il en est à sa deuxième campagne, mais je suis intimement convaincu que je pars avec le bon bateau. On pourrait ainsi dire que la bonne surprise provient des sensations exceptionnelles que ce type de bateau procure, surtout au portant. Ce sont des machines fabuleuses, très performantes, hyper puissantes. Le revers de la médaille donne donc un bateau dur à vivre, très brutal. En tentant mon parcours de qualifi cation, j’ai pris 35 nœuds au près et cela devient de la survie. Ce ne sont pas tant les manœuvres qui s’avèrent physiques, car même si les surfaces de voile sont élevées le poids du bateau reste faible et ne demande pas de gros efforts. Mais nerveusement et psychiquement, tout devient trop dur. Au-delà de 35 nœuds, j’ai pour l’instant beaucoup de mal à gérer le sommeil, le mal de mer, la récupération, l’alimentation. J’ai dû renoncer au bout de quelques jours.

La course en solitaire ne ressemble pas au Tour de France à la voile ou à la Primo Cup, qu’avez-vous dû travailler le plus ?

Pour l’instant, je n’ai pas encore eu le temps de travailler grand-chose car je me suis jeté à l’eau. Je n’ai le bateau que depuis 2 mois mais cela signifie en réalité 8 jours de navigation, et toujours dans des conditions musclées. Je n’ai pas encore pu m’entraîner vraiment dans des conditions normales, pour justement faire le point. Après mon abandon, je m’aperçois que je vais devoir effectuer un gros travail sur la gestion du bonhomme : jusqu’à présent, j’étais formaté pour des courses de 1 à 48 h. Ce qui était ma force me dessert sur des plus longues distances, je viens d’en faire les frais.

Vous avez fi ni 3e lors de la 2e étape du Mini-Pavois et 4e au général. Vous attendiez-vous à un podium si vite ?
A dire vrai, je ne m’attendais vraiment pas du tout à cela. Mais aujourd’hui, avec le recul, je réalise pourquoi : j’ai abordé cette course de 800 milles aller-retour comme deux étapes du Tour de France et cela m’a souri, j’étais survolté, la régate au contact avec les autres bateaux m’a complètement électrisé. Les conditions de vent ont favorisé cette attitude, mais en fait, si j’étais plus rapide que les petits copains, c’est que je n’ai pas dormi ! Si le retour avait été plus long que ces trois jours passés sur l’eau, je pense que j’aurais payé cher cet excès d’adrénaline.

A quoi ferez-vous le plus attention lors des prochaines courses en solitaire ?
Dans une course en double comme la Mini Fastnet, en juin, on peut s’améliorer techniquement, en sortant les bonnes voiles au bon moment. Lors du Mini Pavois de la Rochelle, j’étais encore impressionné par ma machine et je n’ai pas osé augmenter la voilure au portant, ce qui ma valu d’être rattrapé. D’autres réglages peuvent encore optimisés. Mais pour les prochaines courses en solitaire, je vais devoir travailler la gestion du sommeil et de la nourriture, trouver des solutions pour ne pas être complètement explosé au bout de trois-quatre jours de course.
Vous avez présidé le CER de 1999 à 2004, pensez vous que cette nouvelle odyssée fasse l’effet d’une vitrine auprès des jeunes régatiers ? Vous interpellent-ils à nouveau plus ?
Pour être tout à fait honnête, ce projet m’absorbe tellement depuis quelques mois que j’ai croisé peu de monde jusqu’à présent. Les quelques personnes que j’ai vues en Suisse se disaient contentes de suivre mon parcours. En juillet, je dois barrer à nouveau le bateau du CER lors de deux grosses étapes du Tour de France, ce sera intéressant d’avoir leurs réactions.

Quelles régates ou circuits vous feront rêver dans le sillage de cette Transat ?
Très franchement, je vis l’aventure pleinement au moment présent et je n’arrive pas du tout à me projeter sur d’autres circuits aujourd’hui. Dans l’absolu, ce sont bien sûr le Vendée Globe et le Jules Verne qui font le plus rêver, mais je ne suis pas de la trempe de ces compétiteurs, je m’en rends d’autant plus compte aujourd’hui, il s’agit d’exploits surhumains.

Si vous deviez résumer le début de votre odyssée en une expression ?
La route est longue…
*construit en 2007 et dessiné par Sam Manuard, ce prototype a fi ni 4e de la Transat 6.50 en 2009.