85 solitaires en quête d’exploit

La neuvième édition de la Route du Rhum vient de se terminer sur la victoire de Franck Cammas. Bien que vaguement talonné par Francis Joyon (2e) et Thomas Coville (3e), le skipper aixois n’a jamais été réel- lement inquiété tout au long de sa traversée. Groupama 3 a en effet mené la course de bout en bout, même si les calculs stricts, basés sur la route orthodromique, l’ont placé en deuxième ou troisième position pendant les deux premiers jours de régate. Premier à passer la ligne et en tête au cap Fréhel, le maxi-trimaran vert a exploité sa supériorité sur tout le parcours en choisissant une route sud, plus longue, mais large- ment plus adaptée à son potentiel. Sans réel suspense dans la classe Ultime, le Rhum 2010 a malgré tout offert des moments d’une rare intensité dans les autres catégories, cultivant un mythe qui dure depuis plus de trente ans.

Légendaire dès la première
Si la réputation de la Route du Rhum s’est forgée au fil des ans depuis sa naissance, la première édition a d’entrée de jeu réuni tous les ingrédients nécessaires à la construction de sa légende. L’arrivée victorieuse de Mike Birch, dépassant Michel Malinowski à quelques milles de l’arrivée après 23 jours de mer reste un des moments les plus mémorables de l’histoire de la course au large. Les 98 secondes d’avance définies par Malinowski comme «une éter- nité» sont encore dans toutes les mémoires. La disparition du Manureva d’Alain Colas, sans la moindre trace de naufrage, après un dernier appel radio au passage des Açores a terminé de bâtir le mythe. La Route du Rhum ne pouvait avoir d’autre destinée que celle qu’elle connaît. Unique en son genre, elle est LA course à disputer, particulièrement chez les marins français, qui restent par ailleurs maîtres de l’exercice.

La foule des grands jours
Un million de personnes se sont pressées sur les pontons de la cité corsaire pour goûter au mythe. Pour la plupart, il s’agit surtout de dire «j’y étais», de tenter de rejoindre l’aventure d’une manière ou d’une autre. Chaque bateau possède son histoire. Celle de Damien Seguin, handicapé, fascine. Le skipper du 40 pieds Des pieds et des mains profite de sa présence à séduit aussi. Il rappelle que le drapeau tricolore flotte ailleurs que sur l’hexagone, que les Départements d’Outre Mer existent, qu’ils ont une valeur et le public aime ça.

Des passages incontournables
La Route du Rhum est aussi populaire car, édition après édition, certains de ses passages se rejouent, à l’image d’une pièce de théâtre dont les acteurs changent, mais pas le scénario. La sortie du bassin et le passage des écluses, la veille du grand jour, constituent un moment presque aussi fort que le départ lui-même. Les marins sortent du port, ils quit- tent la terre ferme et vont poster leurs montures au large, amariner leurs bateaux. La foule acclame, se réjouit, on dit déjà au revoir, même si la plupart des skippers vont encore dormir à terre. Le départ, à 13h02, pour satisfaire aux exigences du direct TV, représente quant à lui la libération après de longues semaines de préparation. Une seule ligne pour 25 multicoques et 60 monocoques. La magie du Rhum opère, tout le monde est à la même enseigne. Le ballet des hélicoptères et les 20’000 spectateurs embarqués sur les centaines d’embarcations qui accompagnent la flotte créent la frénésie. Le passage du Cap Fréhel, qui accueille près de 100’000 personnes, marque symbolique- ment la véritable entrée dans la course, le der- nier adieu à la foule avant de la retrouver en Guadeloupe, pour ceux qui iront au bout.

Un départ en douceur
Contrairement à certaines éditions, le départ de cette 9e Route du Rhum s’est déroulé dans du petit temps. Les marins ont pu profiter d’une météo clémente pour longer le nord de la Bretagne et gagner l’Atlantique. Les choix qui se sont ensuite présentés étaient loin d’être évidents. On a retrouvé comme sou- vent, le clan des nordistes face à celui des sudistes. Les premiers choisissant la route la plus courte, mais également le près imposé par la position de l’anticyclone des Açores; lesSaint-Malo pour faire passer son message d’intégration, et surtout pour faire un pied de nez aux organisateurs du Figaro qui lui ont refusé le droit de participer à leur épreuve l’année précédente, sous prétexte que la main qui lui fait défaut peut mettre sa sécurité en danger. La famille de Carlan émeut également les badauds. Hervé le père et Joris, le fils de 22 ans, préparent tous deux le rêve d’une vie. Le premier sur un multi de sa construction, le second sur le bateau familial, également réalisé par le père et réarmé pour l’occasion. La force de la Route du Rhum est bien là, son ouverture à tous les types de voiliers, mais également à tous les skippers plaît. Le parcours, de terre française à terre française seconds fonçant tête baissée à la recherche de l’Alizé. Yann Guichard, annoncé comme favori a choisi le sud, mais son Gitana 11 n’a jamais été capable de suivre le rythme imposé par le géant vert. La course a ensuite été ponctuée par ses habituels incidents, heureusement jamais dramatiques. L’hélitreuillage de Bertrand Quentin, après deux jours de régate pour des raisons de santé; le démâtage de Christine Monlouis; le pépin de quille de Kito de Pavant; l’avarie du système de barre de Bernard Stamm; la dislocation du trimaran géant de Sidney Gavignet ou encore la fissure du bras de liaison du trimaran d’Yves Le Blevec sont autant d’événements qui ont brisé, le temps d’une réparation, ou définitivement, le rêve de ces skippers.

Fin du vent
L’Alizé qui devait normalement mener les marins à bon port s’est anor- malement affaibli à l’approche de l’arc antillais et les derniers jours de course ont été plus complexes que prévu. Le passage de deux dépres- sions tropicales peu avant l’approche des premiers a probablement été la cause de ce phénomène peu attendu. Cammas a même transpiré un peu, scotché à 500 milles de la Guadeloupe, en voyant Coville revenir tranquillement. Groupama 3 n’a toutefois pas laissé d’espoir trop long- temps à ses poursuivants et Cammas franchit la ligne d’arrivée après 9 jours, 3 heures et 14 minutes de course, à la vitesse moyenne épous- touflante de 20,39 nœuds. Joyon, second, une dizaine d’heures après, commentait: «J’ai compris rapidement que Franck avait un avion. Ce n’était plus du domaine du nautisme. Dès le premier jour, il nous a col- lé 100 milles.» Cammas était effectivement à bord d’une machine de guerre. Son pari de la mener en solitaire était audacieux et il le réussit avec brio. Le skipper de Groupama 3 obtient, après quatre tentatives, la victoire qui lui manquait et entre dans la légende aux côtés de Mike Birch, Marc Pajot, Philippe Poupon, Florence Arthaud, Laurent Bourgnon, Michel Desjoyeaux et Lionel Lemonchois.