A mi-chemin de Fort-de-France

C’est la mi-course, en terme de milles restant à parcourir tout au moins, et l’heure de dresser quelques premiers bilans qui impriment l’implacable constat d’une souffrance des hommes et des machines. Le gros temps qui a secoué les marins de la Transat Bénodet – Martinique jusqu’aux heures avancées de la matinée va quant à lui s’éloigner de la flotte et permettre à chacun de renouer avec des conditions plus clémentes. Mais les traces laissées s’annoncent indélébiles pour beaucoup. En tête, Thomas Rouxel (Bretagne – Crédit Mutuel Performance) pointe devant Erwan Tabarly (Nacarat) et Fabien Delahaye (Port de Caen Ouistreham).

 

C’est avec un soulagement non feint que les solitaires de la Transat Bénodet – Martinique doivent voir arriver l’accalmie sur l’Atlantique. A 1 600 milles de l’arrivée à Fort-de-France et au fur et à mesure de leur gain dans l’Ouest, tous quittent peu à peu l’indélicate compagnie de la dépression qui les torturait depuis de longues heures. Ce matin encore, les marins confiaient devoir composer avec l’instabilité de l’air et la fréquence de violentes rafales venant échauder toute velléité de navigation sous spi ou presque. Dans un flux de Nord Est et une houle très prononcée, la conduite des monotypes opposait une fois encore deux pratiques avec d’un côté un courant incarné par le « sudiste » Erwan Tabarly, qui n’aura réduit la toile et affalé le spi qu’après une dizaine d’heures d’un combat rapproché mené à la barre afin d’éviter toute sortie définitive de la piste, et de l’autre ceux qui, à l’image de Fabien Delahaye ou encore Jeanne Grégoire (Banque Populaire), ont choisi pour des raisons diverses mais tenant essentiellement à la préservation du matériel restant, de naviguer avec prudence et moins toilés. A ce jeu là, Thomas Rouxel garde le leadership d’une flotte qui commence à s’étirer en longueur, conséquence même de cet épisode de mauvais temps. A moins d’un mille du Costarmoricain, Erwan Tabarly garde toute sa combativité, tout autant qu’un Fabien Delahaye ou que Nicolas Lunven (Generali). A compter de ce mardi, l’avenir s’annonce sous le signe des Alizés et d’une stabilité dont tous doivent avoir presque oublié la saveur. Un vent plus régulier, une mer qui n’aura rien d’un lac mais dont les longueurs d’ondes seront appréciables et ce pour six à sept jours… autant dire que le tableau changera du tout au tout. Mais avant d’emprunter ce qu’Eric Mas de Météo Consult, qualifiait ce midi de « toboggan », il faudra aux solitaires en choisir la pente et donc déclencher un empannage dans la courbure de l’anticyclone qui leur permettra de se retrouver bâbord amures pour faire une route quasi directe vers l’arrivée. Ce passage stratégique programmé pour la journée de demain, devrait débuter avec les solitaires les plus au Nord, ceux-là même qui ressentiront l’affaiblissement du vent en premier lieu. Derrière, il est question d’une situation fiable, de conditions de navigation agréables et de la possibilité d’entrevoir un répit avant le sprint final aux abords de l’arc Antillais. Du pur bonheur en somme, le suspense en plus !

Fatigue des hommes et des montures

Mais cette nouvelle page qui s’ouvre sur l’Atlantique ne sera pas totalement vierge tant les neuf jours de course depuis le départ de Bénodet ont laissé leur empreinte. D’un bord à l’autre, les soucis techniques sont légion. Ainsi, les spis en règle générale ont-ils payé un lourd tribu au premier coup de vent au large du cap Finisterre, l’épisode de ces derniers jours s’étant chargé de finir une partie du travail. La fin du parcours devant prendre les allures d’une course de vitesse au portant vers les Antilles, ces voiles seront bien évidemment essentielles à qui voudra garder toutes ses chances de bien figurer. Pour s’éviter tout handicap à l’heure de la conclusion, nombreux sont les ateliers couture ou collage des morceaux restants qui fleurissent à bord des Figaro Bénéteau 2. L’occasion si besoin était de rappeler à quel point ces régatiers de la Transat Bénodet – Martinique sont avant tout des marins complets et polyvalents. Mais le matériel n’est pas le seul a avoir souffert sur cette première partie de course, les organismes s’étant eux aussi retrouvés dans les griffes d’une météo mauvaise. Une accumulation importante de fatigue, des bobos plus ou moins prononcés, des dos meurtris… le quotidien des marins n’est pas un long fleuve tranquille.

Ils ont dit…

Jeanne Grégoire (Banque Populaire)

« On n’a fait que la moitié de la course, on a des conditions intenses depuis le début et on a tous géré d’une manière différente. Je pense qu’à part Erwan (Tabarly) et Nico (Lunven) qui sont vraiment un cran au dessus depuis le début, ça va ça vient. Moi j’avance à mon rythme comme je gère depuis le début. C’est sûr que là, dans ces conditions, j’aimerais bien pouvoir attaquer beaucoup plus mais je sais que je n’ai pas la caisse pour le faire donc je ne le fais pas.

Il y a un truc que je me dis sur cette course, c’est que ce n’est pas gagné qu’on arrive bronzé aux Antilles. Je pense qu’on va arriver en ciré et ce sera la première fois que ça m’arrive.

J’attends que le bateau soit vraiment à plat pour que je puisse remettre du gasoil dans mon moteur. Comme je barre très très peu, parce que je dors beaucoup, beaucoup, j’ai vraiment besoin de mettre du gasoil dans mon moteur. Mais pour ça il faut que le bateau soit à plat et que ça ne mouille pas. Dans les priorités il y avait, sortir du coup de vent, dormir, maintenant c’est remplir le réservoir de gasoil.

C’est sûr que quand là je vois Thomas (Rouxel) et Romain (Attanasio) qui continuent à attaquer, je dis « Whaou les mecs, ils envoient quand même ! »

L’état de la mer va mieux. Par rapport à ce qu’on a du vous dire ces derniers temps, c’est quand même un peu en train de se lisser. On commence à avoir des vents un peu moins souvent supérieurs à 32-33 nœuds. Ca commence à tourner beaucoup plus entre 25 et 30 nœuds.

En gros pour moi ça veut dire une dernière grosse sieste et puis après il va falloir ré-attaquer.

Ce qu’on attend c’est que ça adonne et que ça mollisse un peu. Je pense que tout le monde sera content, que ce soit les mecs qui attaquent à l’heure actuelle ou n’importe qui de la flotte, parce que ça veut dire que tu envoies le spi.

Après le truc pour lequel il ne faut pas se cramer tout de suite, à mon sens, c’est qu’on va faire un empannage un petit peu stratégique dans la courbure de l’anticyclone et le vent ne fait que refuser jusqu’à la Martinique.

C’est pour ça que je disais qu’on n’arriverait pas bronzé. Tu n’arriveras pas plein dessus, cui-cui les petits oiseaux avec le paréo sur les genoux. Ca va mouiller tout le long. On va être en mode vitesse tout du long ».

Romain Attanasio (Savéol)

« Je n’ai pas mangé, pas dormi, rien. C’est encore un peu chaud là d’ailleurs. Je suis juste venu prendre la position. J’ai essayé d’estimer un peu la marge.

J’ai 30 nœuds au spi, assez serré, le bateau marche entre 11 et 15 nœuds. Donc c’est encore au taquet j’ai fais une pointe à 20.3 nœuds. Donc ça marche plutôt pas mal. Ce n’est pas de tout repos. Je ne comprends pas ce qu’il y a eu pas la nuit dernière, mais la nuit d’avant, j’ai pris 20 milles dans le nez. J’avais du vent fort et après plus rien, je suis tombé dans deux nuages énormes. Les autres sont partis et moi je suis resté deux heures posé, le bateau n’avançait quasiment pas. C’est horrible je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Et après j’ai retouché du vent. Au début j’ai un peu galéré, j’ai fait grand spi, j’ai braqué, j’ai affalé, j’ai rebraqué à nouveau. J’avais le génois à l’avant qui permet d’éviter que le spi ne s’enroule autour de l’étai. C’était le génois qui était en place mais ça aurait dû être le solent, je n’ai pas fais attention. Il y avait encore des lattes, elles se sont cassées. J’ai manqué de déchirer le spi donc j’ai du affaler le génois, sauf que j’étais à fond et quand je suis allé l’affaler devant il est parti avec nous. Je me suis retrouvé une demie heure arrêté, avec le génois sous le bateau, le spi en vrac, j’étais « vénère ». J’ai envoyé le petit spi et depuis je suis à la barre.

Maintenant ça va commencer à aller mieux, j’espère. Je suis bien positionné. J’ai encore un peu de retard. J’espère que ça va se calmer parce que là j’en ai marre. Mais ça va mieux, déjà je peux rentrer dans le bateau et le laisser barrer alors qu’il y a quelques heures je ne pouvais absolument pas. Je rentrais à chaque fois en catastrophe pour attraper un morceau de gâteau que j’avais laissé. Il y a des tomates qui ont volé un peu partout dans le bateau, il y a un peu d’eau aussi dans le fond du bateau. Maintenant j’espère que çà va aller mieux et que ça va se calmer un peu ».

Francisco Lobato (Roff)

« Tout va bien. C’était un début de course très varié avec deux moments assez crevants qui ont pas mal causé de dégâts. Au début du coup de vent, le petit spi que j’avais réparé, a explosé et juste après il y a eu une rafale de 55 nœuds de vent. J’aurai pu perdre mon mât au lieu de ne perdre que le spi. Après ça j’ai continué sous génois et grande voile. C’est un peu étrange d’avoir l’impression de virer un peu à la croisière. Il va falloir renvoyer le seul spi qui me reste, je veux pas qu’il explose et je ne veux pas me retrouver aux Antilles sans voile »

Anthony Marchand (Bretagne – Crédit Mutuel Espoir)

« Ca pourrait aller mieux. C’est un peu difficile. La nuit d’avant a été dure. Ca fait un peu plus de 24h que j’essaye de rendre étanche le bateau pour réparer mes spis car je n’en ai plus aucun. J’essaye de re-fabriquer un spi. Je reprends les bouts et les colle au Sicaflex. J’ai terminé il y a quelques heures. Le souci, si ça marche, c’est que je ne pourrai pas le renvoyer avant d’avoir moins de 15 nœuds de vent. Donc il faut que j’attende que le vent se calme.

La marche du bateau, je m’en fou. Mon objectif, c’est d’aller en Martinique. Sachant que je n’ai plus de spi et que l’on est au milieu de l’Atlantique, c’est un peu compliqué. Le but, c’est de réparer ça tant bien que mal. Dans 40 nœuds, ça souffle un peu dans tous les sens, à l’intérieur c’est un peu difficile. J’ai un peu l’impression de faire du gribouillage comme les enfants.

Mon souci, enfin, ce n’est pas vraiment un souci, c’est que je n’ai plus aucun spi. J’en ai déchiré deux en l’espace de deux heures, la nuit d’avant . J’ai une barre de flèche à bâbord assez à vif, sur laquelle il y a un endroit qui coupe les spis en deux. Il faut que j’attende que le vent se calme pour monter dans le mât, protéger la barre de flèche et les spis. Et après, essayer de lancer mon prototype… »