Alboran dans tous ses états

 
Renault Z.E. et Estrella Damm sont en mer d’Alboran
Les deux plans Farr ont été secoués comme jamais depuis le début de la course
GAES Centros Auditivos pourrait être le premier concurrent à franchir Gibraltar au portant

 

À force de fêter les arrivées des premiers, on finirait par oublier ceux qui sont encore en mer. Et pourtant, les deux équipages catalans de Renault Z.E. et Estrella Damm risquent de se souvenir longtemps de leur entrée dans leurs eaux. Un vent de face à décorner des bœufs, une mer démontée, le tout au sein d’un trafic incessant… la mer d’Alboran a rappelé que, sans avoir la réputation des mers du Sud, elle pouvait jouer son rôle de trouble-fête.

On ne louera jamais assez le rôle des veilleurs de nuit : ainsi quand Tarifa Trafic, l’organisme qui régule et surveille les passages de navires marchands à Gibraltar, a pris connaissance de la situation d’Estrella Damm, incapable de manœuvrer au près dans plus de soixante nœuds de vent, les officiers de quart ont immédiatement pris les dispositions nécessaires. Appel à tous les navires susceptibles de faire route de collision avec le bateau d’Alex Pella et Pepe Ribes, couplé d’une demande express de se dérouter pour ne pas risquer d’accident. Ce qui n’a pas empêché les deux navigateurs de s’exercer à quelques figures libres, comme l’empannage sous tourmentin et quatre ris dans la grand-voile, après avoir tenté vainement de virer de bord.

L’équipage de Renault Z.E. n’était pas à meilleure enseigne qui a dû, lui aussi, hisser pour la première fois de la course le tourmentin, la plus petite des voiles d’avant embarquées. Antonio Piris décrivait ainsi à la vacation des vagues pyramidales particulièrement dures à négocier, avec cette crainte terrible, à chaque fois que le bateau s’écrasait dans un creux, que le gréement cède ou que l’électronique soit gravement endommagée.

Large ou côtier

Le plus dur est maintenant derrière les deux équipages et chacun peut se concentrer sur la stratégie la plus efficace pour rejoindre la ligne d’arrivée devant Barcelone. Pour Renault Z.E. la rotation des vents devrait leur permettre de remonter presque sur un bord vers la capitale catalane. La seule incertitude pour eux réside dans le fait de savoir s’ils laisseront les plus occidentales des Baléares, Minorque et Ibiza, sur tribord ou sur bâbord.

Pour Estrella Damm, le dilemme consiste à savoir si l’on suit à la lettre les routages qui préconisent plutôt de tirer un long bord parallèle aux côtes d’Afrique du Nord avant de virer où si l’on préfère procéder en escalier le long de la côte espagnole. Cette deuxième solution offre, tout au moins provisoirement, deux avantages. Elle permet, d’une part de rester protégé du vent et d’une mer encore très formée au large et de l’autre, elle propose une route qui devrait passer devant Calpe où Alex comme Pepe ont de nombreuses relations. S’offrir quelques gages d’être revenu en pays de connaissance n’est pas anodin, après plus de quatre-vingt-dix jours de course.

Ponant ou Levant

Derrière, la situation a le mérite d’être plus simple, et les coups de théâtre stratégiques sont réduits à la portion congrue. Pour Neutrogena comme pour GAES Centros Auditivos, il s’agit avant tout de continuer à progresser au plus vite en direction de Gibraltar. Pour l’heure, les deux équipages peuvent faire route directe sur le détroit. L’évolution de la situation météorologique pourrait même amener Dee Caffari et Anna Corbella à être les premières à franchir le détroit aux allures portantes. La flotte a dû jusque-là affronter le Levant, ce vent d’Est fort qui génère, opposé au courant général d’Atlantique en Méditerranée, une mer cassante. Les demoiselles auront peut-être droit aux premiers effluves du Ponant, le régime d’ouest si bien nommé. L’affaiblissement de l’anticyclone des Açores, laissant la place à un régime dépressionnaire, générerait donc des vents de sud-ouest à ouest dans les prochains jours. Avec comme conséquence secondaire, un affaiblissement sensible des alizés qui, s’il contribue au confort de l’équipage d’Hugo Boss, ne favorisera pas forcément sa progression vers le but.

Trois du sud

Ils sont encore trois dans l’hémisphère sud à constater chaque jour la progression des nuits australes sur le jour. Si pour Forum Maritim Catala, le décalage est insignifiant, compte tenu de leur proximité de l’équateur, il n’en est pas forcément de même pour We Are Water et surtout pour Central Lechera Asturiana qui tente de rejoindre le port d’Auckland. Confrontés à une dépression très active, Juan Merediz et Fran Palacio font le dos rond, en espérant retrouver des conditions qui leur permettront de faire route à nouveau vers la Nouvelle-Zélande.

Classement du 5 avril à 16 heures (TU+2) :

1 VIRBAC-PAPREC 3 en 93j 22h 20mn 36s

2 MAPFRE en 94j 21h 17mn 35s

3 RENAULT Z.E à 228,6 milles de l’arrivée

4 ESTRELLA DAMM Sailing Team à 142,3 milles

5 NEUTROGENA à 493,1 milles

6 GAES CENTROS AUDITIVOS à 1154,1 milles

7 HUGO BOSS à 2393,8 milles

8 FORUM MARITIM CATALA 3043,6 milles

9 WE ARE WATER à 5517,4 milles

10 CENTRAL LECHERA ASTURIANA à 10564,9 milles

ABN FONCIA

ABN PRESIDENT

ABN GROUPE BEL

ABN MIRABAUD

Ils ont dit :

Antonio Piris, Renault Z.E.

« Cette partie de la Méditerranée est toujours très compliquée. Nous en sommes sortis, la Sierra Nevada était enneigée et nous nous débattions avec des calmes. Nous revenons contre la tempête, et la Sierra Nevada est toujours enneigée. Nous avons hâte d’arriver, mais nous restons un peu tendus : nous regardons tout le temps dans les rétroviseurs pour surveiller Estrella Damm. On navigue au près depuis Gibraltar et là, nous avons une vingtaine de nœuds de vent. Nous avons deux routages : l’un nous fait passer entre les Baléares et la terre, l’autre nous fait laisser Minorque à bâbord. A priori nous allons passer entre Ibiza et le continent, mais nous n’avons pas pris notre décision définitive. »

Pepe Ribes, Estrella Damm

« On navigue le long de la côte espagnole et on devrait passer Gata d’ici quelques heures. On a eu jusqu’à 65 nœuds de vent dans le nez et on a testé une nouvelle manœuvre : l’empannage (en lieu et place du virement de bord) dans 60 nœuds de vent sous tourmentin et quatre ris. Les différences de mer et de vent sont incroyables quand tu es à la côte ou quand tu navigues juste sept milles plus au large. Au large, il y a bien cinq mètres de creux et les vagues sont quasiment verticales. Au bout du compte, c’était pire que quand on a dû négocier le cyclone Atu, au large de la Nouvelle-Zélande. »

Cali Sanmartí, We Are Water

« Notre bôme a été bien réparée. Néanmoins, nous la surveillons beaucoup, car c’est un des points névralgiques du bateau. Nous faisons extrêmement attention à la surface de grand-voile que nous portons.

Dans chaque sac de nourriture, nous trouvons des messages de nos amis ou de la famille. C’est une bouffée d’oxygène, un vrai réconfort. Nous les affichons un peu partout dans le bateau, c’est toujours agréable de les relire. Les prévisions nous annoncent des vents plus faibles. Nous avons envie d’être plus au Nord, de quitter les côtes pour sortir du trafic maritime. C’est une grande zone de pêche ici. Nous n’avons pas encore d’ETA pour l’Équateur, car les vents sont très changeants et nous devons faire avec. »