Ascendant dans la descente

Pour la première fois lors d’un tour du monde en course sans escale, un équipage 100% espagnol a pris la direction des opérations aux alentours de 15h45, ce vendredi ! En sus, à un moment stratégique de la course puisque six duos sont déjà dans un hémisphère Sud qui s’annonce délicat à négocier… Le choix stratégique de Estrella Damm va donc déterminer les options de ses poursuivants : la flotte va-t-elle le suivre ou se disperser entre Recife et Ascension ?

Deux semaines que les concurrents de la Barcelona World Race ont quitté Barcelone et depuis, pas moins de huit changements de leader… Cette fois, ce sont les Espagnols qui ont pris la main ce vendredi après-midi et il est même probable que leurs dauphins seront aussi des Ibères dès ce week-end ! Une demie surprise seulement pour qui connaît l’énorme potentiel de l’équipe olympique transpyrénéenne et la grande culture des Hispaniques sur le tour du monde en équipage (Volvo Ocean Race), la Mini-Transat et la Coupe de l’America. Certes, une révolution autour du globe en Imoca sans escale n’a ni la même saveur, ni la même difficulté puisqu’il faut marier vélocité, intelligence stratégique, connaissance météo et préservation du matériel. Or les deux équipages espagnols les plus expérimentés de la flotte ont très vite su s’adapter aux spécificités de ce marathon en double. Depuis le départ du 31 décembre, ils ont remarquablement négocié les changements de rythme et les évolutions du temps…

Montée en puissance

Les précédents leaders ne sont finalement pas en si mauvaise position que prévue car ils possèdent encore sur le nouveau premier près de 120 milles de décalage en latitude : Virbac-Paprec 3 et Foncia, en se détournant vers le Brésil ont aussi accéléré et bénéficient d’une brise de secteur Est qui ne fait que basculer lentement vers le Nord-Est au fur et à mesure qu’ils se rapprochent des côtes. De fait, ils sont les plus rapides de la flotte ! A contrario, Estrella Damm est encore dans un flux d’Est à Sud-Est qui l’oblige à faire du près océanique, et s’il gagne du terrain par rapport au but (le cap de Bonne-Espérance), il n’engrange en fait que quelques milles par heure sur les deux bateaux français. Alex Pella et Pepe Ribes vont devoir attendre encore un peu avant que le vent ne bascule plus nettement à l’Est, ce qui leur permettra alors de franchement accélérer, soit probablement ce vendredi avant le coucher du soleil. Pour Iker Martinez et Xabi Fernandez, la configuration est similaire, mais avec soixante milles de plus à parcourir avant de bénéficier réellement de cette rotation du vent : MAPFRE devrait d’ailleurs raser l’archipel de Fernando de Noronha en soirée. Le réel décalage entre les deux voiliers français et les deux espagnols ne prendra vraiment effet que lorsque les deux premiers commenceront leur escale technique à Recife. Il faudra alors compter une quinzaine de milles de différentiel par heure d’arrêt au Brésil…

Ascension ou glissade ?

Mais quelle sera alors la route choisie par les deux bateaux ibériques ? Le choix semble actuellement limité à la voie brésilienne en longeant les côtes jusqu’à la latitude de Sao Paulo et à un chemin plus traditionnel au large de l’île d’Ascension, en serrant le vent dès que possible après l’équateur pour se glisser le long des hautes pressions de Sainte-Hélène. Le problème est que cet anticyclone est en plein chambardement ! Il pourrait à l’horizon d’une semaine, mener à une impasse : s’enferrer dans des calmes prolongés, voire des vents contraires à l’approche des Quarantièmes Rugissants… Et l’option brésilienne est délicate aussi car il faut cravacher pour arriver à temps devant une perturbation orageuse, car derrière elle, ce sont aussi des calmes qui pointent leur nasse ! Ou à tout le moins, une autre cellule anticyclonique très haute en latitude (50°S) pourrait créer une barrière infranchissable d’ici une semaine…

Ascenseur pour les derniers

Cette grande traversée de l’Atlantique Sud est donc extrêmement difficile à appréhender pour le groupe de tête, surtout que cette situation anticyclonique est éphémère : ceux qui vont passer l’équateur d’ici trois jours (Hugo Boss, Central Lechera Asturiana, FMC, We are water) devraient voir les hautes pressions se régénérer. Ils auraient alors la possibilité de « couper le fromage », de se glisser dans des vents portants modérés sous l’anticyclone de Sainte-Hélène en gagnant près de 500 milles par rapport à la voie brésilienne ! Enorme… Suffisant pour revenir au contact des leaders, suffisant même pour reprendre la main à l’orée des Quarantièmes Rugissants.

Descente incertaine

Le poids psychologique est donc important sur les épaules des Espagnols Alex Pella et Pepe Ribes : il leur faut surveiller leurs propres congénères qui sont des spécialistes de la tactique rapprochée et qui semblent bien vouloir assurer leurs arrières en allant contrôler les deux Français. Mais il y a aussi deux équipages expérimentés à l’affût : Kito de Pavant et Sébastien Audigane (Groupe Bel), et Dominique Wavre et Michèle Paret (Mirabaud) ont tout intérêt à brouiller les cartes.

Car prendre la tête de la course ne veut pas dire prendre l’ascendant psychologique : tous savent aussi que les deux redoutables équipages français ne vont pas traîner dans les bars de Recife et qu’ils leur restent plus de 21 000 milles pour revenir et rattraper probablement une seule demi-journée de retard… C’est au mental que le tandem espagnol va se démarquer ou non : soit il en profite pour faire grimper le rythme afin de faire vraiment le break (mais au risque de casser aussi du matériel), soit il adopte une attitude conservatrice qui lui permettra de rependre des forces (beaucoup d’énergie a été dépensée depuis Barcelone), de bien entretenir son bateau et d’analyser sereinement les orientations stratégiques de ses poursuivants.

Classement du 14 janvier à 15 heures :

1 VIRBAC-PAPREC 3 à 21570 milles de l’arrivée

2 ESTRELLA DAMM Sailing Team à 3,9 milles

3 FONCIA à 4,3 milles du leader

4 MAPFRE à 90 milles

5 GROUPE BEL à 106 milles

6 MIRABAUD à 114 milles

7 NEUTROGENA à 173 milles

8 RENAULT Z.E à 229 milles

9 GAES CENTROS AUDITIVOS à 235 milles

10 HUGO BOSS à 397 milles

11 CENTRAL LECHERA ASTURIANA à 428 milles

12 FORUM MARITIM CATALA à 441 milles

13 WE ARE WATER à 557 milles

ABN PRESIDENT

Ils ont dit :

Kito de Pavant, Groupe Bel : « Nous avons franchi l’équateur vers 23h cette nuit.Nous resterons donc pendant près de deux mois la tête en bas dans l’hémisphère Sud au terme desquels nous devrions repasser par ici à quelques miles près.Le passage du Pot au Noir s’est bien passé. Un seul orage en entrant et un peu de pétole en sortant, une vitesse régulière pendant et très peu de changement de voile. Ce qui est parfait…Nous sommes maintenant au près avec du vent d’Est qui a bien du mal à devenir consistant.Un long, très long bord en bâbord amure nous attend (au moins dix jours) quasiment plein Sud, avant de se dérober des bras généreux de Sainte-Hélène et de subir les dépressions du grand Sud.Nous avons également bien noté le changement du parcours de la Barcelona World Race avec Gough à laisser à tribord. Vous allez vous demander où se trouve cette île : moi même, je ne la connaissait pas auparavant. Et bien sachez qu’elle est perdue au milieu de nulle part et justement, c’est là qu’on va ! »

Dominique Wavre, Mirabaud : « Nous sommes frustrés et énervés ce vendredi matin car toute la nuit, on eu des trombes d’eau sans vent. Au classement, nous avions l’impression que l’on avait été punis et on ne sait absolument pas pourquoi. Cela s’est passé en retour du Pot au Noir sur une zone vraiment localisée car on a vu que les petits copains, eux, ont réussi à progresser. On se retrouve au près bâbord amure et le vent est encore relativement faible, on s’en sort assez bien. Au lever du soleil, on va dire que le nuage nous a libérés après nous avoir emprisonnés toute la nuit. Jeudi après-midi, il y avait peu de vent : on a bossé sur le gennaker pendant sept heures. On était complètement crevés et on se réjouissait de passer une nuit dans un vent régulier et là boum ! On a fait une nuit blanche pour rien car on a fait du sur place. L’histoire est résolue mais la frustration est grande d’avoir passé la nuit dans ces conditions. On a dû faire 1,6 milles en 4h ou en 6h. Les premiers vont sûrement réparer très vite et repartir très vite : je les vois déjà avec 300 milles d’avance quand ils vont repartir. Cette nuit m’a rendu presque pessimiste sur les aléas qu’il peut y avoir en course, mais elle est encore longue et il y a encore beaucoup d’épisodes qui vont se dérouler ! »

Dee Caffari, Gaes Centros Auditivos : « Nous naviguons actuellement sous des nuages noirs, certains apportent de la pluie, d’autres du vent plus fort ou un changement de direction de vent. Heureusement, nous sommes parvenues à maintenir la vitesse du bateau et nous restons concentrées sur notre descente au Sud et notre traversée la plus rapide possible de cette partie difficile de l’océan. Nous voyons des éclairs au loin et cela illumine le ciel en dessinant la forme des nuages. Cela rend tout plutôt inconfortable parce qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre. Nous espérons pouvoir continuer au Sud et la lumière du jour facilitera les choses et les rendra moins stressantes. »

Michel Desjoyeaux, Foncia : « Aujourd’hui c’est vendredi, et moi, d’habitude, le vendredi, je vais à la chasse. Je sais, le vendredi pour certains c’est poisson, donc il faudrait mieux aller à la pêche, mais moi la pêche, les poissons, les bateaux la mer, ça me rappelle le bureau, chacun son truc, après tout. Donc, ce matin je décide d’aller à la chasse. Ca tombe bien, j’ai repéré depuis une semaine un gibier du plus bel effet, un schtroumf, rapport à la couleur (je sais c’est pas cool de s’en prendre aux Schtroumpfs, ils sont si mignons !) mais tant pis pour lui, il n’a qu’à pas se tailler la route devant moi comme un dératé. J’ai beau courir vite, il est toujours là, devant, un peu nargueur, pas le genre des Schtroumpfs, pourtant. Donc pour s’attaquer au Schtroumf présent, je décide de feinter et de me glisser subrepticement sur le côté, mine de rien. Le plan est en train de fonctionner, depuis quelques jours. Une partie de chasse, ça se prépare ! Alors ce matin avant de partir à la chasse, je décide d’aller vérifier sur Internet où sont passés les schtroumpfs histoire de pas rentrer bredouille, et là stupeur, oh désespoir, oh viellesse… non, stop, c’est une autre histoire ! De chasseur supposé, je deviens chassé !? Où va-t-on, si on ne peut plus chasser tranquillement les Schtroumpfs ? Et en plus, il paraît qu’ils veulent me pourchasser dans ma tanière ? Serais-je devenu un gibier en bikini ? Pas de panique à bord de Foncia, le Schtroumpf en question qui nous poursuit maintenant n’est autre que le prince de la santé animal, il ne ferait pas de mal à une mouche ! Mais ce matin, c’est aux petites abeilles qu’il s’en prend, c’est pas gentil ! Bon, allez, back to civilization, we go home together. Avec Virbac, on vise le classement Pit Stop, le meilleur part en stage chez Ferrari, l’autre chez Ferrero. Et puis la Barcelona World Tour, avec escale, ça aurait de la gueule aussi ?! A tchao et bon week-end ! Nous c’est le Brésil, le soleil, les nanas, et tout et tout ! La gueule du carnaval, sur un quai de port de commerce ! Mich et François, en forme de clin d’œil à nos compagnons d’infortune, à 100milles de Récif, ETA prévue milieu de nuit. »