Au berceau d’Apollon

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Sous le ciel azuréen des Cyclades, peut-on imaginer plus joli but de croisière que l’île où est né le dieu de la lumière ? C’est donc Délos qui sera notre objectif en appareillant du Pirée, le port d’Athènes. De là, il y a moins de cent milles pour rejoindre cette petite terre ancrée exactement au milieu de l’Égée. Un trajet que l’on peut diviser à loisir en multiples étapes si l’on a du temps devant soi, au vu des nombreuses possibilités d’escale en cours de route. Pour une huitaine de jours visez d’abord Kéa, île pleine de charme à la sortie du golfe d’Athènes, histoire de vous immerger tout de suite dans l’ambiance cycladique avant de faire voile vers Syros puis Délos et ses îlots voisins. Sans oublier de continuer un peu plus à l’est vers Mykonos dont le village tout blanc a fait à lui seul la renommée des Cyclades. Ce programme offre non seulement une belle palette de paysages, mais aussi des traversées qui, la plupart du temps, se font sans louvoyer. Et si vous avez envie de voir Athènes avant d’appareiller, il suffit de héler un taxi pour arriver en une demi-heure au pied de l’Acropole et dîner dans une des innombrables tavernes du vieux quartier de Plaka (et il y en a d’excellentes !).

Le cap Sounion et son temple de Poséidon marquent l’entrée dans le monde des Cyclades. © Jacques Anglès

En appareillant vers Kéa, on commence par longer la riviera athénienne avant de doubler la falaise rouge du cap Sounion, d’où le temple de Poséidon surveille le large depuis 2 600 ans. Passé ce cap, Kéa, l’île aux nymphes de la mythologie, profile au loin ses montagnes ponctuées de petites chapelles blanches. Bientôt Aghios Nikolaos ouvre devant notre étrave son vaste havre en eau calme, entre des collines qui l’abritent de tous les vents. Avec son petit phare adossé à une chapelle qui balise l’entrée, ses deux hameaux tranquilles et ses tavernes accueillantes au bord de l’eau, cette première escale charme dès l’arrivée. Autrefois appelée Hydroussa à cause de ses nombreuses sources, l’île est plus verdoyante que les autres Cyclades et réserve de belles surprises si l’on prend la peine de débarquer. Ne la quittez pas sans être allé – en taxi ou en bus – jusqu’à Ioulis, modeste « capitale » accrochée à flanc de montagne dans un écrin de verdure. C’est tout un dédale de ruelles pentues, de passages en voûtes et de petites places bordées de cafés. Au-delà du village, un chemin muletier entre des cultures en terrasse conduit jusqu’au lion de Kéa, œuvre cyclopéenne taillée dans un rocher au beau milieu des oliviers. Nul n’en connaît l’auteur ni depuis quand ce gros lion au sourire de Bouddha se prélasse au soleil, mais on parle de milliers d’années !

La baie d’Aghios Nikolaos (île de Kéa), un premier ancrage cycladique que l’on n’oublie pas. © Jacques Anglès

Pittoresque et animée

C’est avec une ombre de nostalgie que l’on quitte cette belle île pour faire voile vers Syros, à la fois centre géographique et capitale administrative des Cyclades. À vrai dire, c’est la seule de l’archipel qui ait une vraie ville – Ermoupolis, la ville d’Hermès – et un grand port de commerce où le va-et-vient des ferries ne connaît pas de repos. Après Kéa la campagnarde, l’ambiance animée et chaleureuse forme un contraste surprenant et assez agréable. D’autant plus que le tourisme, moins nombreux qu’ailleurs, se fond dans les quinze mille habitants de la ville. Amarré au vieux port, il suffit de poser la passerelle pour débarquer sur l’une des terrasses des cafés et restaurants alignés sur le quai, où toute la ville se donne rendez-vous à l’heure de l’ouzo. Pleine de vie, Ermoupolis fut très riche au XIXe siècle et conserve une certaine opulence, avec ses rues dallées de marbre, ses boutiques, ses façades patriciennes où grimpent de somptueux bougainvillées, sa grand-place monumentale et son joli théâtre, copie réduite de la Scala de Milan. Au-delà du port, la ville escalade deux collines, chacune surplombée par une grande église, Saint-Nicolas l’orthodoxe d’un côté, Saint-Georges la catholique de l’autre, deux communautés à peu près également représentées. Une balade à travers les ruelles calmes et les escaliers du meilleur style cycladique vous conduit jusqu’à Saint-Georges en une vingtaine de minutes à pied (vous pouvez aussi prendre un taxi). La récompense : un panorama grandiose sur la ville, le port et les îles jusqu’à Mykonos. Profitez aussi de cette belle escale pour faire un tour au marché pittoresque du centre, dans une rue ombragée, où vous trouverez le meilleur choix de vivres frais de toute la région et notamment d’excellentes saucisses, une spécialité locale moins connue des touristes que les délicieux loukoums de Livadaras.

Mosaïque cubiste en blanc et ocre, ce sont les vieux quartiers de Syros vus des hauteurs de la ville. © Jacques Anglès

Un calme olympien

Changement d’ambiance radical en pointant l’étrave vers Délos et Rhinia. Ici, tout n’est que silence et sérénité dans un décor de granit et d’eau claire. Délos a bien sûr la vedette, c’est le berceau d’Apollon !

Les spectateurs du théâtre grec de Délos profitaient d’un vaste panorama sur la ville et les îles voisines. © Jacques Anglès

Seuls les dieux de l’Olympe pouvaient offrir un tel destin à cette petite terre sans ressources, au rivage déchiqueté par la mer et le vent. Habitée dès le IIIe millénaire avant J.C. et déjà renommée pour ses sanctuaires à l’époque mycénienne, Délos vit le culte d’Apollon s’imposer tout au long du premier millénaire avant J.C. Autour du grand sanctuaire d’Apollon, un port, une ville et tout un négoce cosmopolite prirent corps, de sorte que ce rocher inculte érigé en port franc finit par devenir une des plus riches places commerciales de l’antiquité, avec une population d’environ 25 000 âmes au IIe siècle avant J.C. En cheminant parmi les ruines de marbre inondées de soleil, on voit revivre «les Ioniens aux tuniques traînantes s’assemblant sur les parvis avec leurs enfants et leurs chastes épouses (…). Qui surviendrait alors…les croirait immortels et exempts à jamais de vieillesse; il verrait leur grâce à tous et serait charmé en regardant les hommes, les femmes aux belles ceintures, les vaisseaux rapides avec toutes leurs richesses» (Homère, Hymne à Apollon).

Tout à côté de Délos, la lumière d’Apollon resplendit sur l’île de Rhinia © Jacques Anglès

Dans les pas d’Homère, longez l’impressionnant alignement des lions, prenez place dans le grand théâtre de 5 500 places d’où la vue plonge sur la ville. Entrez dans l’ombre de l’Antre du Cynthe, sans oublier de grimper jusqu’au sommet, pour le panorama. Le seul lieu de débarquement autorisé est le port antique, pratiquement inchangé depuis l’origine, dont l’unique quai est réservé aux navettes touristiques. On mouille donc un peu plus au sud pour y débarquer en annexe, de préférence avant l’arrivée des navettes. Tout près, l’île de Rhinia est plus grande et à peine moins aride avec deux ou trois fermettes et quelques troupeaux de brebis, comme un bout du monde aux rivages échancrés de baies désertes. Avec, sur la côte est, un des meilleurs ancrages des Cyclades : une eau claire à faire pâlir un lagon tropical, une plage de sable près de laquelle on devine les vestiges immergés d’un ancien port, un fortin en ruine sur une presqu’île rocheuse et en fond sonore le murmure du vent dans la mâture et parfois un bêlement de brebis esseulée. On passerait volontiers quelques jours ici, à pêcher et à se balader dans une campagne parsemée de fleurs sauvages que découpent de beaux murets de pierres sèches.

Sur les cap des Cyclades, rien de plus naturel qu’un phare adossé à un petite église. Une double protection pour les navigateurs ! © Jacques Anglès

À quelques milles de ce paradis de silence, Mykonos bruisse d’une autre vie, largement dédiée au tourisme, avec ses boutiques à la mode, ses bars de nuit, ses innombrables restaurants, et presque toujours un paquebot à l’ancre dans la baie. Malgré la pression touristique (encore modérée en juin), ce village étincelant de blancheur reste d’une beauté à couper le souffle. Autour du vieux port frangé de sable clair, on a vite fait de se perdre dans le labyrinthe des ruelles immaculées, en tentant de dénombrer les 365 chapelles, dont bon nombre ne se signalent que par une petite croix sculptée au-dessus d’une porte anonyme. Et l’on finit toujours par arriver à l’ancien quartier des pêcheurs, avec ses balcons colorés suspendus au-dessus d’une anse claire, ses tavernes au ras de l’eau et ses moulins alignés sur un escarpement rocheux, rappelant que le meltémi ne servait pas qu’à propulser les navires, mais aussi à moudre le grain. Car Mykonos, avant le tourisme, a été de tout temps une île de marins dont les matelots passaient pour les plus habiles du pays. En l’an 1700, Tournefort y comptait «pour le moins cinq cents hommes de mer et plus de cent bateaux, outre quarante ou cinquante gros caïques destinés pour le négoce de Turquie et de la Morée».

Délos. Érigé à flanc de colline, le petit temple d’Isis domine la cité antique. © Jacques Anglès

Après l’animation touristique de la «perle des Cyclades», on retrouve une atmosphère plus paisible au petit port de Finikas, au sud-ouest de Syros. Sur le port, la terrasse du Dia Xeiros nous régale de saveurs authentiquement locales. Plus tard, le mouillage de Kartéa (au sud-est de Kéa), réserve une ultime escale de rêve, pour peu que la météo s’y prête. Avec son acropole antique surplombant l’eau claire, ses deux petites plages désertes, ses oliveraies à moitié sauvages et ses ruisseaux qui courent au creux des vallons, c’est un des ancrages les plus romantiques des Cyclades. Et parmi les vestiges des temples d’Apollon et d’Athéna, le mystère grec vous envahit l’âme.