Chacun son camp !

La bulle annoncée depuis plusieurs jours est venue cueillir la flotte de la Transat AG2R LA MONDIALE, opérant un net ralentissement sur la route vers les Canaries. Passées les conditions idéales du départ, il semble bien que les 25 duos soient entrés de plain-pied dans ce qui fait le sel d’une transatlantique à armes égales : l’opposition des stratégies. Résultat ce matin, une dispersion des rangs et deux tendances lourdes se dessinant dans la perspective des prochains jours. D’Ouest en Est, chacun choisi son camp et pour l’heure, avantage est donné aux occidentaux avec en tête le duo Armel Tripon-Franck Le Gal (Gedimat), devant Ronan Treussart – Yannick Le Clech (Lufthansa) et Armel Le Cléac’h – Fabien Delahaye (Brit Air).

Dans une course transatlantique, vient toujours un moment attendu, celui des premières divergences et des premiers cavaliers seuls. Les caractères se révèlent alors et chacun y va de son interprétation,  sûr de son choix et de sa trajectoire. Forcément sujette à interrogations, à bord, on pèse le poids de telle ou telle décision et on se lance à sa manière révélant alors un côté conservateur ou aventureux. Sans parler de grandes options en ce jeudi matin, force est de constater que deux courants de pensée commencent à nettement se dessiner. A l’Ouest, la voie ouverte à l’extrémité par l’association de Miguel Danet et Damien Cloarec (Concarneau – Saint Barth) affiche clairement la tendance. Avouant être moins pointus en météo que certains de leurs concurrents, les deux jeunes navigateurs étaient ce matin satisfaits de leur sort après quelques heures d’angoisse dans la pétole. Partisans de l’Ouest, mais de manière moins radicale, les premiers leaders du jour avaient le sourire à l’image des hommes de Gedimat ou de Lufthansa. En choisissant cette trajectoire, ces garçons investissent à court terme et gagnent en vitesse pour se défaire de la piégeuse bulle, pariant ainsi sur le fait d’être les premiers à bénéficier du retour du vent par l’Ouest. En attendant des jours meilleurs, ceux-là creusent et engrange petitement mais sûrement les milles.

 Troussel et Le Cam à l’Est  

A l’Est le constat est tout autre. Conjointement, les duos Nicolas Troussel – Thomas Rouxel (Crédit Mutuel de Bretagne) et Nicolas Lunven – Jean Le Cam (Generali) ont mis de l’Est dans leur route et naviguent au plus près des côtes portugaises. Sur le papier, un courant mené par deux anciens vainqueurs de la Transat AG2R LA MONDIALE et trois lauréats, dont certains multi couronnés, de la Solitaire du Figaro, a tous les arguments pour séduire. Relégués aux environs de la vingtième place, ceux-là ont clairement fait le choix de l’investissement sur l’avenir et d’un positionnement par rapport à la suite et notamment à la négociation des Canaries. Accepter de perdre pour gagner ensuite, il est aisé d’imaginer que ce genre de pari ne fait pas peur à ces ténors dont les nerfs ont la solidité du granit. 

Face à ces divergences de points de vue, un premier suspense s’installe et à terre comme en mer, bien malin qui peut dire qui sortira du chapeau à La Palma. Reste que d’un bord à l’autre, on est sûr de ses choix et on les assume. Qui des partisans des milles engrangés ou de l’investissement à long terme sortira son épingle du jeu ? Réponse dans quelques jours…

  Au coeur de la course à bord d’Ocean Alchemist  

La guerre des nerfs aura bien lieu

Comme annoncée, la guerre des nerfs a débuté à la tombée du jour. Des quelques concurrents croisés hier soir, nous n’entendions qu’un son, un son stressant chez le compétiteur : le claquement des voiles dans la pétole. Certes les monotypes avançaient ; mais nous ne pouvions savoir si c’était
cette grande houle d’Ouest qui les poussait  ou  si les vents très faibles de 1 à 3 nœuds faisaient glisser les bateaux.

Dans ces moments-là, à bord d’Ocean Alchemist, nous faisons profil bas, nous tentons une approche discrète et l’on sait au premier regard du barreur si nous pouvons entrer en conversation. Notre dernière rencontre hier soir fut la plus dure. Nous avions décidé d’aller voir Groupe Bel au coucher du soleil pour tourner de la « belle image ». De cet équipage si bavard d’habitude, rien ne sortit, pas même un regard. Alors une fois de plus, nous dégageâmes discrètement à faible allure pour ne pas renvoyer contre Groupe Bel le moindre clapot.

Toute la nuit, le vent fut faible de 2 à 5 nœuds et ce matin à 4h00, nous nous trouvons positionnés au devant du paquet emmené par Skipper Macif 2009 au centre de la flotte. Seul Jean-Charles notre skipper et moi-même sommes éveillés, le reste du bord dort, bercé par la houle et le ronronnement du moteur qui tourne au ralenti. Nous attendrons le petit jour pour aller les voir, en espérant pour eux qu’enfin Eole soit lui aussi un peu réveillé.

  

Ils ont dit…

 

Armel Tripon (Gedimat) – 1er au classement de 5 heures

 

 « La nuit a été compliquée et ça l’est toujours parce qu’on n’a pas eu de vent du tout, mais il revient progressivement par l’Ouest. C’est pour ça qu’on voulait se positionner à l’Ouest pour toucher le vent dans les premiers. Dans la nuit nous n’avons pas arrêté de bosser. Quand l’un de nous dormait, l’autre était sur le pont et on réveillait l’autre pour les manoeuvres. On a tiré énormément de bords ce qui a été fatiguant. Il va falloir être perspicace et lucide jusqu’aux Canaries pour rester dans les premiers. Certains sont dans le même système que nous, d’autres sont très à l’Est. Je vois à moyen terme ce qu’ils veulent faire mais je pense que ça va être compliqué pour eux. Après chacun ses convictions. Ce n’est pas inquiétant de voir d’autres bons navigateurs choisir des directions différentes de la notre, c’est même intéressant. On verra qui sortira en tête. Ca me plait ! Il faut être patient dans la pétole, car chaque petit mètre compte et permet d’aller chercher la risée. Heureusement nous sommes deux, ça permet de nous détendre et de ne pas ruminer seul dans son coin sur la stratégie à modifier. Cela permet aussi et surtout de ne rien lâcher ! »

 Ronan Treussart (Lufthansa) – 2ème au classement de 5 heures

 » On fait marcher le bateau avec les petits airs que l’on a. C’est un peu la Moldavie ici ! Ca devrait revenir progressivement. On a traversé une bulle sans vent, ensuite le vent est rentré et on a pu remettre le spi. On s’est relayé avec Yannick pour essayer d’en sortir le plus rapidement possible, parce que c’est maintenant qu’on peut prendre un peu d’avance. On ne sait jamais si les autres sont dans les mêmes conditions que nous, mais on reste optimiste. On ne peut pas se remettre en question toutes les cinq minutes sinon on n’avance plus.

Je ne suis pas sûr que l’issue soit facile à trouver. Avant le Cap Finisterre, on a regardé régulièrement la météo, deux jours avant, six heures avant, mais elle évolue tellement vite que l’on a encore le temps de faire des choix avant les Canaries et de les modifier si on s’aperçoit que l’issue n’est pas la bonne.

 Il faut aller vite, les choix importants auront lieu dans 4-5 jours entre le Maroc et les Canaries car différents vents sont prévus et cela requiert plus de tactique. Désormais, chaque mètre compte ».  

 Damien Cloarec (Concarneau – St Barth) – 6ème au classement de 5 heures

 » On est entrain de se battre dans pas beaucoup de vent mais tout va bien. On a plutôt bien joué et on est revenu dans le match. C’est un peu stressant d’être dans l’Ouest mais avec Miguel on le sentait bien comme ça. Nous ne sommes de grands météorologues. On résonne simplement. On ne pensait pas qu’il y aurait si peu de vent au début. On a empanné plusieurs fois cette nuit, on a bien bossé, tout en se reposant 2-3 heures chacun et ça fonctionne. On prend le rythme tranquillement. Je découvre le large et c’est très intéressant, d’autant plus que l’on discute beaucoup avec Miguel.

Notre programme de la journée est de passer en tête ! »