Changement de scénario

Si ces derniers jours laissaient augurer un finish à trois bateaux, la météo instable qui règne actuellement sur la fin du parcours apporte son lot de rebondissements et vient modifier le scénario de cette Transat Bénodet-Martinique à une trentaine d’heures du dénouement final. Ce lundi de Pâques voit en effet le retour express de Nicolas Lunven (Generali) et Jeanne Grégoire (Banque Populaire) sur le trio Tabarly/Rouxel/Delahaye. Légèrement décalés au nord, les deux marins ont bénéficié de plus de pression que leurs adversaires ces dernières 24 heures et profitent maintenant d’un meilleur angle par rapport au vent pour rejoindre le sud de la Martinique.

 

« Derrière, la flotte s’est éparpillée et ça revient fort. Ca m’inquiète un peu » lâchait Fabien Delahaye à 5 heures ce matin, lors de la vacation. Le skipper de Port de Caen Ouistreham n’imaginait cependant pas une telle remontée de Nicolas Lunven et Jeanne Grégoire. Car si au premier classement de la journée, Generali et Banque Populaire pointaient respectivement à 14,3 et 29,8 milles des leaders, à la mi-journée ils ne comptaient plus que 2,3 et 5,2 milles de retard et à 16 heures, le vainqueur de la Solitaire du Figaro 2009 avait même repris les commandes. « On s’est fait piéger par le vent. Ces dernières 24 heures, on est tombé dans une molle alors que derrière ils ont continué de crapahuter. On n’a pas trop compris pourquoi, aucun fichier ne prévoyait qu’on ait aussi peu de vent » déplorait le bas-normand en début d’après-midi. Alors que lui, Erwan Tabarly (Nacarat) et Thomas Rouxel (Bretagne – Crédit Mutuel Performance) touchaient ce matin entre 8 et 12 nœuds de vent, les deux échappés dans l’ouest bénéficiaient du double. En clair, pendant que les uns peinaient pour avancer à 7 nœuds, les autres filaient à 11 nœuds. « On est un peu sous le choc. On s’est battu avec les grains toute la nuit pour faire marcher nos bateaux au mieux. C’est donc un peu dur de voir Nicolas et Jeanne revenir aussi rapidement sur nous. C’est une drôle de surprise et on s’en serait bien passé d’autant qu’ils sont en train de nous dépasser » a commenté Rouxel.

Des derniers milles sous haute tension

Le Brestois ne cachait pas, malgré tout, son soulagement d’avoir à nouveau de l’air dans ses voiles. Depuis la mi-journée, avec la sortie de la perturbation orageuse, l’alizé d’est nord-est s’est en effet rétablit pour tout le monde. La preuve : les vitesses moyennes sont désormais sensiblement identiques pour les cinq leaders. Reste que Lunven et Grégoire gardent un avantage certain grâce à leur positionnement au nord sur le trio Tabarly/Rouxel/Delahaye. Leur cap pour rejoindre le sud de la Martinique leur donne actuellement un angle par rapport au vent « plus serré » de 5° que leurs adversaires bien décidés, cependant, à ne pas lâcher le morceau. On l’aura compris, les derniers milles avant l’arrivée à Fort-de-France s’annoncent intenses et riches en suspense. « Tout peut se passer » prédit Jean Maurel, directeur de course. On pourrait même imaginer un finish à six bateaux, Romain Attanasio (Savéol) étant actuellement en embuscade, à moins de 30 milles de la tête de la flotte. Il va donc falloir tenir la pression jusqu’au bout, surveiller avec plus d’attention que jamais les grains qui vont encore pointer leurs nez d’ici à « l’Ilot Fleurs » et donneront quelques surventes et averses. Il faudra également déjouer les quelques pièges de calmes qui se produiront immanquablement sous le vent de l’île. Bref, il va être se battre pour rester dans le jeu.

Ils ont dit :
Fabien Delahaye (Port de Caen Ouistreham)

« Avec Erwan (Tabarly) et Thomas (Rouxel) on se tient en moins d’un mille et on en train de dormir dans la bannette car on a passé une nuit assez épouvantable, sous des grains, à empanner tout le temps. On n’a pas eu beaucoup de vent, maintenant on essaye de revenir tant bien que mal. On s’est fait piéger par le vent. On a évolué avec ce qu’on avait. On a eu 24 heures de molle alors que derrière, ils n’ont continué d’avancer vite si l’on en croit les pointages. On n’a pas trop compris pourquoi. Actuellement aucun fichier ne prévoyait le vent qu’on a eu et pourtant il était bien là ! On fait ce qu’on peut pour essayer de revenir et on va arriver au sud de la Martinique à cinq. La tension elle existe. On regarde comment y aller au plus vite en espérant arriver avant eux là-bas. »

Romain Attanasio (Savéol)

« J’ai 25 nœuds de vent, je suis sous spi, ça va très vite. Il y a un peu de mer, ce n’est pas super évident mais c’est bien car depuis deux jours c’était la galère. Là, c’est enfin revenu. Cette nuit il y a eu des grains énormes. J’ai passé 2h30 sous le déluge avec des bourrasques de 40 nœuds qui rentraient. Pas facile. Le paquet de tête n’est pas loin, j’aimerais pouvoir le recoller. Il va y avoir un petit empannage à réaliser, reste à savoir quand je peux le placer. Pour le moment on va gérer l’approche de l’île. Ca devrait se faire demain midi. J’essaye de faire au mieux et on verra ce que ça donne demain matin en arrivant en Martinique. Pendant quelques jours que je me suis positionné au sud pour avoir plus de vent. Ca a marché au début, après j’ai pris cher ! Là ça remarche. Un peu tard, mais bon… 27 milles ce n’est pas loin. Demain il peut se passer plein de choses, il faut s’accrocher. »

Thomas Rouxel (Bretagne – Crédit Mutuel Performance)

« Je suis toujours au contact avec Erwan Tabarly et Fabien Delahaye mais malheureusement Jeanne Grégoire et Nicolas Lunven se sont rapprochés. On ne s’y attendait pas trop mais ce sont les joies de la course à la voile. C’est vraiment une grosse surprise. On ne s’y attendait pas du tout et on s’en serrait bien passé, c’est sûr. Pour le moment ça va bien, on va vite vers la Martinique mais le problème, c’est que ce n’est pas le vent qu’on attendait. Je suis vraiment sous le choc de la matinée. La nuit a été difficile, on s’est battu avec les grains toute la nuit et voir les deux autres bateaux revenir sur nous aussi rapidement c’est dur d’autant qu’ils sont en train de nous dépasser. J’ai fait une petite pause, j’étais à la sieste. A présent, je vais me replonger dans tout ça maintenant pour anticiper la suite. On s’attend bien sur à une nuit très intense du fait de la proximité des bateaux. Vu la configuration des derniers jours, on s’attend encore à une nuit avec beaucoup de grains et de variations de vent, donc ca va être assez épique je pense. Il y aura probablement de gros changements dans les classements au fil des pointages. On verra ce que ça peut donner en espérant que la tendance s’inverse un peu et qu’on puisse repasser devant nos collègues qui sont un peu plus nord. Pour le podium, on va sûrement se battre à cinq. C’est bien mais on aurait préféré continuer de se battre à trois. C’est comme ça, on va faire avec. »

Jeanne Grégoire (Banque Populaire)

« Je pensais que tout le monde allait empanner hier parce que ça faisait trois jours que le routage nous disait que si on voulait faire du tribord c’était à ce moment-là ou jamais. J’y suis allée, en plus j’ai fait un peu tout et n’importe quoi parce qu’il y avait des grains dans tous les sens. Je n’étais jamais vraiment bien réglée ou avec avec la bonne voile, mais finalement c’est bénéfique. C’est bien, j’arriverai avec mes copains! Je n’imaginais pas qu’eux puissent ne pas empanner. Les routages insistaient tellement pour qu’on fasse un jibe ! Surtout, je me disais que ce serait dommage que je sois là seule à ne pas y aller parce que, pour le coup j’arriverai vraiment après les autres. Ce matin, j’allais super vite. J’ai eu un grain pendant super longtemps, entre 26 et 30 nœuds. C’est sûr que dans ces conditions, on avale du mille. »

Jean Paul Mouren (Groupe SNEF)

« Tout va bien ! Je suis dans des conditions optimales, nous faisons une énorme cavalcade vers l’écurie. On fait du 10 nœuds, tout droit vers la Martinique. Le soleil nous tabasse dehors, il faut faire attention car notre peau n’est pas bien préparée, il faut rester couvert ! Nous avons quelques nuages qui amènent de l’ombre, la nuit les grains nous secouent dans tous les sens mais on a pris l’habitude et je suis ravi de voir la fin du voyage. C’est tout à fait une course de chevaux, peu essoufflés et pleins d’énergie. Une jeune dame, Jeanne Grégoire, fait figure de cavalière émérite et Erwan Tabarly, en tête, ne veut pas laisser passer sa chance. Vu de terre, vous allez observer un finish digne des 24 heures du Mans de la belle époque. J’ai 36 menus d’avance, donc j’ai plein de choix niveau gustatif. Il me reste même une bouteille de vin que je vais déguster demain, je savoure mon transit en solitaire et en toute responsabilité ! »