Ciré capelé, bottes et cache-col

Inéluctable : les navigateurs de la Transat Jacques Vabre auront beau dire et beau faire, il sera difficile d’échapper à la dépression qui se développe sur le proche Atlantique. Particulièrement creuse et vaste, elle devrait toucher la flotte dès demain. La journée de jeudi ne laissera pas plus de répit aux navigateurs. Avec des creux de 6 à 7 mètres et des vents pouvant atteindre en rafale les 55 nœuds, la guerre des tranchées va durer bien au delà de la journée du 11 novembre.

 

 

      Ils en ont goûté les premiers signes dès midi : le plafond de nuage qui descend progressivement, les premières pluies après une accalmie, le baromètre qui perd insidieusement quelques millibars et surtout le vent qui s’oriente au sud-ouest. Bien sûr, il n’est pas encore très puissant, mais les coureurs de la Transat Jacques Vabre ne s’y trompent pas. Tous ont suffisamment d’expérience du large pour savoir qu’ils y vont. Et personne ne saute de joie à l’idée de devoir affronter une mer en furie, de redouter l’avarie stupide qui mettra à bas des semaines de préparation, de troquer le mode régate pour celui de la survie. Faire le dos rond est parfois nécessaire, mais c’est le plus souvent aux prix d’une révision à la baisse des ambitions tactiques. Quand on danse sur le dos du diable, on évite de fanfaronner.

Ce qui est pris…
      Il y a un temps pour tout. C’est ce qu’ont du se dire, tant Michel Desjoyeaux et Jérémie Beyou en IMOCA, que Franck-Yves Escoffier et Erwan Leroux en Multi50. Comme un seul homme, les deux ténors de leurs séries respectives ont déclaré choisir faire route au sud pour tenter d’échapper au plus gros du fort coup de vent qui les attend. Cet allongement de route n’aura peut-être pas de conséquences pour les deux navigateurs de Crêpes Whaou !, compte tenu, d’une part de l’avance dont ils disposent déjà et d’autre part du potentiel de leur trimaran flambant neuf. Pour les hommes de Foncia, le pari est autrement plus risqué d’autant que le tandem n’avançait qu’à onze nœuds au dernier pointage de 17 heures quand le reste de la flotte fonçait, plein ouest, dans la gueule du loup à près de quinze. Trou de vent passager ou petit souci que l’on ne tient pas à dévoiler, Michel et Jérémie sont trop fines mouches pour ne pas poser cartes sur tables de but en blanc.

Pour vivre heureux, vivons cachés…
     Un autre concurrent est peut-être en train de tenter un coup stratégique d’envergure. Yves Parlier, qui avait reçu de ses années de la Solitaire du Figaro le surnom d’extra-terrestre, de par sa capacité à prendre des options radicales qui, au final, se révélaient payantes a choisi le premier le mode furtif, avec son skipper associé Pachi Rivero. Bien évidemment, l’équipage se montrait assez peu disert sur ses intentions et sa stratégie et se réjouissait plutôt de l’incertitude qu’il jetait sur la flotte. Il reste que pour l’heure, tant les intentions avouées de Foncia que le coup de bluff de 1876 n’avaient guère l’air d’émouvoir outre mesure le reste de la flotte. Mais, ce premier passage en mode furtif montre que l’exercice devra être utilisé à bon escient. Yves et Pachi avaient ainsi choisi d’utiliser cette arme rapidement à l’heure où la flotte était encore resserrée et où certains choix stratégiques pouvaient avoir des conséquences importantes dans le futur.

Infortunes de mer
      Pour d’autres, l’heure n’est plus aux supputations. Armel Le Cléac’h et Nicolas Troussel tentent de faire route au plus vite vers Concarneau où toute l’équipe de Brit Air doit déjà être mobilisée pour effectuer une réparation express. Grand-voile bloquée au deuxième ris suite à l’arrachement du rail dans un empannage, les deux navigateurs tentent de rallier le port cornouaillais dans les meilleurs délais de manière à savoir s’ils peuvent encore espérer revenir dans la course où s’il vaut mieux jeter l’éponge. Même motif, même punition pour Hervé Cléris et Christophe Dietsch (Prince de Bretagne) qui se dirigent vers le port de La Corogne. Pour ces deux équipages, le temps de réparation comptera autant que la virulence de la dépression qui frappera la flotte. On a  déjà vu, par le passé, des escales techniques se révéler autrement plus rentables. Un certain Michel Desjoyeaux, vainqueur de la Route du Rhum en 2002 s’en souvient certainement encore. Qui sait si ceci n’explique pas cela ?

Ils ont dit :

Michel Desjoyeaux – Foncia – 1er au classement IMOCA de 17h
« On a préparé les voiles de tempête et on a rangé le bateau. On va essayer de passer en faisant le dos rond. Il faut manager au mieux le bateau pour sortir en bon état de cette dépression hargneuse. Au sud il n’est pas évident que Michel (Desjoyeaux) ait des vents plus faibles. Il aura quand même 40  à 45 nœuds et une mer de face, comme nous. On contourne la dépression différemment mais les conditions sont à peu près les mêmes. Il y a plein de solutions mais je ne pense pas qu’il y en ait une qui soit plus évidente que les autres. On regarde tout le monde : les extrémistes et ceux qui font comme nous. »

Yves Parlier – 1876 –  en mode furtif
« Le mode furtif va nous permettre d’être plus osé dans nos options. Je ne pense pas que ça va nous  apporter énormément, mais pendant 14 heures on pourra disparaître des écrans de nos concurrents. Je trouve ça intéressant et je pense qu’il vaut mieux l’utiliser en début de course tant que les bateaux sont très proches. On savait qu’on utiliserait ce mode furtif assez rapidement. On va essayer de prendre une route gagnante si possible ! On y réfléchit beaucoup à cette route. Je pense que cette Jacques Vabre sera gagnée par quelqu’un qui aura bien navigué. La situation est très complexe avec la grosse dépression qui va envahir tout l’Atlantique. On ne voit pas encore comment on peut aller attraper les alizés, pour l’instant nous sommes encore en début de course, il va y avoir beaucoup de jeu, et beaucoup de redistribution des cartes. »

Erwan Le Roux, Crêpes Whaou !, 1er au clasesment Multi50 de 17h
« Ça va bien. Oui on est plein gaz vers le sud, on essaie d’éviter la dépression et pour avoir le moins de mer possible. On commence à toucher le début de la dépression, on a 20 nœuds de vent et déjà 4 mètres de creux dans une mer un peu formée. On commence à entrer dans le dur. On essaie de s’alimenter correctement mais entre la mer et l’émotion du départ ce n’est pas évident. On n’a pas encore trouvé le rythme mais on y travaille. On est amariné maintenant donc ça devrait aller. Et on s’est bien reposé la nuit dernière aussi, on a fait de grosses siestes avec Franck-Yves donc ça devrait bien se passer. Si l’orientation de la mer reste avec une houle d’ouest, ca devrait le faire, si ça change, cela risque de devenir compliqué. Le matériel est prêt pour affronter de plus rudes conditions. »

Classement à 17 heures :
Multi 50 :
1 Crêpes Whaou ! (FY Escoffier – E Le Roux) à 4477,9 milles de l’arrivée
2 Région Aquitaine Port Médoc (Lalou Roucayrol – Amaiur Alfaro) à 26,1 milles du premier
3 Guyader pour Urgence Climatique (V Erussard – L  Féquet) à 52 milles du premier

IMOCA 60
1 BT (S Josse – JF Cuzon) à 4095,5 milles de l’arrivée
2 Groupe Bel (K de Pavant – F Gabart) à 1,9 milles du premier
3 Safran  (M Guillemot – C Caudrelier) à 6,3 milles du premier
4 Veolia Environnement (R Jourdain – JL Nélias) à 12,3 milles du premier
5 Aviva (D Caffari – B Thompson) à 14,7 milles du premier