Entre les lignes

La ligne de changement d’hémisphère a été franchie dès le petit matin de ce jeudi : Virbac-Paprec 3 était le premier à passer l’équateur vers 3h05 (heure française), suivi une heure dix minutes plus tard par Foncia, indiquant que l’écart en temps est moins important que le différentiel en milles (40 milles sur la route optimale) en raison de l’option plus à l’Ouest du dauphin. Michel Desjoyeaux et François Gabart confirmaient que le vent de secteur Est à Sud-Est d’une douzaine de nœuds tournait progressivement au Sud-Est quinze nœuds, les obligeant à changer dans leurs heures qui suivaient la vacation radio, leur voilure en passant de la grand-voile haute et solent, à un ris et trinquette. Les images vidéo reçues de Jean-Pierre Dick et Loïck Peyron révélaient des conditions de navigation similaires, avec une mer encore chaotique due à la confrontation de deux trains de houles, celle du Nord-Est des alizés cap-verdiens, et celle du Sud-Est des brises de Sainte Hélène.

En ligne

Moment étonnant d’ailleurs lors de la visioconférence, lorsque Michel Desjoyeaux s’est retrouvé en liaison directe avec Xabi Fernandez à bord de MAPFRE, l’ancien voilier du vainqueur du Vendée Globe ! Les deux navigateurs et néanmoins concurrents sur cette Barcelona World Race, ont même pu échanger quelques mots dans une ambiance très conviviale…

Ligne de mire

Mais côté course, la question qui se pose au leader pour les 24h à 36h à venir est de connaître les intentions de ses poursuivants, sachant que Foncia n’est plus directement un danger puisque le duo confirmait que son escale technique à Recife (arrivée dans la nuit de vendredi à samedi) prendrait au moins une vingtaine d’heures. Pour le tandem en tête qui possède plus de cent milles sur Estrella Damm, 150 milles sur Mirabaud et MAPFRE et 180 milles sur Groupe Bel et Neutrogena, il va falloir regarder dans le rétroviseur ! Car les hautes pressions générées par l’anticyclone de Sainte-Hélène vont se scinder en deux, créant deux voies pour atteindre les Quarantièmes Rugissants : soit serrer le vent pour suivre ce décalage vers le Sud-Est pour passer par dessous les hautes pressions, soit s’écarter de la route pour longer les côtes brésiliennes afin d’attraper une perturbation orageuse qui se forme sur le continent sud-américain. Ligne courbe d’un côté qui s’avère plus courte mais risquée car il faudra naviguer en bordure d’un cisaillement du vent (Nord-Ouest sous l’anticyclone, Sud-Est quelques dizaines de milles plus au Sud…) ; ligne de front de l’autre pour arriver à temps en avant de cette dépression chargée de grains. Choix cornélien qui ne propose à cette heure, aucune autre solution intermédiaire…

A la ligne

Le passage à l’équateur ne détermine pas une nouvelle hiérarchie puisque l’ensemble de la tête de course a bénéficié d’un Pot au Noir relativement coopératif. En revanche, les distances ont sérieusement rétréci depuis le pointage à la latitude du Cap-Vert et surtout, ce sont les heures de passage de la ligne équatoriale qui pondèrent le classement, car selon qu’un duo ait choisi le 28°30W (Neutrogena) ou le 29°30W (Foncia, MAPFRE), le changement d’hémisphère s’est effectué plus ou moins tôt. Les écarts en heures sont donc par rapport au leader Virbac-Paprec 3 (jeudi 3h05), de 1h10 pour Foncia (jeudi 4h15) et de 11h10 pour Estrella Damm (jeudi 14h15), MAPFRE et Mirabaud devant franchir la ligne équatoriale juste après le coucher du soleil.

Interlignes

Derrière ce groupe assez compact, les tandems Pachi Rivero et Antonio Piris (Renault ZE) et Dee Caffari et Anna Corbella (Gaes Centros Auditivos) naviguent de conserve sur la même ligne d’attaque du Pot au Noir que leurs prédécesseurs : le décor va changer dès ce jeudi soir en abordant les premiers grains orageux qui s’annoncent un peu plus intenses qu’hier. Les alizés de Nord-Est sont déjà moins soutenus et la traversée de cette zone de convergence risque fort d’être plus pénible pour ces deux équipages qui ont toutefois l’avantage de s’observer mutuellement, ce qui est toujours une bonne ligne de conduite pour tirer le maximum de sa monture…

Lignes brisées

Et pour les quatre derniers concurrents qui ne subissent désormais plus les aléas orographiques de l’archipel du Cap-Vert, la situation est encore moins favorable avec une brise de Nord-Est qui ne dépasse pas les vingt nœuds et qui mollit doucement, et avec l’obligation de gagner dans l’Ouest pour ne pas s’enferrer dans une bulle sans vent qui se forme autour du 25°W en gonflant. Voilà pourquoi les duos enchaînent les empannages et se croisent au fil de leur descente vers le Sud : il leur faut encore se décaler d’au moins deux degrés dans l’Ouest pour éviter de se faire piéger, et ce recadrage va leur coûter cher en terme d’écart par rapport au leader.

C’est ainsi qu’une ligne en pointillé se dessine entre le leader, bien installé dans les alizés de Sud-Est, le « club des cinq » qui vient de (ou va incessamment) passer l’équateur dans une brise modérée d’Est, le couple en approche du Pot au Noir ce jeudi soir, et les quatre retardataires qui devraient converger sur la même trajectoire dès ce début de week-end.

Classement du 13 janvier à 15 heures :

1 VIRBAC-PAPREC 3 à 21646 milles de l’arrivée

2 FONCIA à 60 milles du leader

3 ESTRELLA DAMM Sailing Team à 99 milles

4 MIRABAUD à 151 milles

5 MAPFRE à 161 milles

6 GROUPE BEL à 176 milles

7 NEUTROGENA à 194 milles

8 RENAULT Z.E à 394 milles

9 GAES CENTROS AUDITIVOS à 402 milles

10 FORUM MARITIM CATALA à 564 milles

11 HUGO BOSS à 640 milles

12 WE ARE WATER à 662 milles

13 CENTRAL LECHERA ASTURIANA à 690 milles

ABN PRESIDENT

Ils ont dit :

Jaume Mumbru, We Are Water : « Cela fait 30 heures que nous avons perdu notre spi en une manœuvre malheureuse. Les conditions n’étaient pourtant pas si difficiles. Avec des rafales à 30 nœuds, le bateau avançait à plus de 14 nœuds, de nuit avec une grande houle. Au moment de rentrer le spi, il s’est détaché du bout-dehors, a touché l’eau, a cassé deux chandeliers et s’est enroulé dans la quille et les safrans. Nous avons dû mettre le bateau à la cape. Nous avons perdu plus d’une heure à enlever ce qu’il restait.
Ce problème résolu nous avons perdu le contact avec les bateaux proches de nous alors que les conditions actuelles (20-24 nœuds de vent de NE) auraient été parfaites avec le spi perdu. Nous naviguons à la place avec le petit gennaker ce qui nous fait perdre deux nœuds et nous oblige à caper de 10° de plus. »

Michel Desjoyeaux, Foncia : « Nous sommes passés dans l’hémisphère Sud. Le vent va être un peu plus fort, un peu plus Sud. Cela commence à refuser et cela penche bien à bord : nous continuons à cavaler tranquillement comme nous le pouvons. Nous avons presque tout ballasté même si nous ne sommes pas encore au près serré. Les vitesses s’en ressentent. Nous sommes à 10 nœuds, pas plus. La mer est toujours assez chaotique, celle de l’hémisphère nord rencontre celle de l’hémisphère Sud. Forcément elles ne sont pas d’accord, donc c’est croisé, mais supportable. L’équipe technique est déjà sur place au Brésil et regarde l’endroit le plus adapté pour pouvoir s’arrêter : c’est complexe entre la possibilité d’accoster, de lever le bateau en partie. Soit, ce sera Recife, soit, Suave où il y a des attaches françaises qui pourraient faciliter la tâche. Nous espérons passer le moins de temps possible, mais cela dépendra des conditions dans lesquelles nous arriverons à travailler et de l’état exact de ce qui restera à ce moment-là. Nous en profiterons pour faire quelques petites bricoles, car il faudra patienter le temps que la résine durcisse. »

Alex Pella, Estrella Damm : « À bord du bateau, il fait 30°C. C’est un jour ensoleillé avec un vent de 10-12 nœuds. Nous avançons environ à onze nœuds. Il ne nous manque presque rien pour passer l’équateur. Si nous continuons comme cela, nous le franchirons sans problème. Le Pot au Noir a été très docile à passer et le bateau va toujours bien.Nous sommes très contents de notre position et de comment se passe la régate jusqu’à présent. Devant les bateaux sont beaucoup plus neufs et de très, très bon niveau. Nous allons prendre du retard, il suffit de voir à quelle vitesse ils avancent devant. Nous attendions un Pot au Noir comme celui-là. Cela a été un passage très facile et tranquille. Le bateau ne s’est jamais arrêté et cela a été fantastique. Il fait bon vivre et nous profitions de notre situation jour après jour. Nous avons fait quelques erreurs, mais nous apprenons toujours. Dans cette épreuve, il peut encore se passer beaucoup de choses. Nous dormons et mangeons bien. Il y a un peu de bricolage à faire, pas très important, mais nous essayons de garder le bateau à 100%. »

Kito De Pavant, Groupe Bel : « Il y a des gros nuages noirs menaçants qui se rapprochent ou c’est plutôt nous qui nous nous en rapprochons. Il fait très chaud et très humide même à l’intérieur du bateau, j’ai les mains moites. J’ai dû passer cette démarcation hémisphère nord/ hémisphère sud au moins 7 fois. Même chiffre pour Seb : 7 fois. Il va plutôt pas mal, il est barbu, hirsute et il sort tout juste de sa sieste !»