Épisode II* — Des bouches de Bonifacio à Calvi : l’Île de Beauté… et un peu plus

Texte :

*Episode 1 — De Calvi à l’île d’Elbe : deux semaines autour d’un paradis

Photos : ©Jacques Anglès

Après un joli détour aux îles Toscanes, c’est cap au sud vers les bouches de Bonifacio que nous poursuivons notre tour de Corse. Des eaux limpides des îles Lavezzi aux porphyres grandioses du golfe de Porto, de Bonifacio et sa citadelle perchée à la plage déserte de Porto Pollo, l’enchantement se renouvelle à chaque escale.

Ajaccio Alors que les sommets de l’île d’Elbe, déjà loin derrière, se fondent dans les premiers bleus de la nuit, une brise légère nous fait glisser cap au sud. Le soleil, énorme point flamboyant, vient se poser au sommet du Monte Cinto, le plus haut pic de Corse. Spectacle magique qui augure bien de la seconde partie de notre périple. Au rythme des quarts, la nuit passe vite, ponctuée sur tribord par les grands phares d’Alistro et de Punta di a Chiappa. Au lever du soleil, l’archipel des Lavezzi se profile devant l’étrave. Un arrêt s’impose dans ce labyrinthe de granit sculpté par le vent et les vagues. Slalomant avec prudence entre les rochers nous filons bientôt l’ancre dans l’étroite Cala della Chiesa, poupe amarrée aux rochers car l’espace est limité. Une petite plage dorée offre un débarcadère naturel pour visiter cette petite terre où vivent quelques ânes et un petit troupeau de vaches. Sur la lande, le cimetière de la Sémillante – terrible naufrage qui fit plus de 700 morts et disparus en 1855 – rappelle aux marins qu’il faut se méfier des bouches par vent fort. Justement, la VHF diffuse un avis de grand frais qui incite à la prudence, aussi levons-nous l’ancre, courant bientôt à 10 noeuds vers l’île de La Maddalena, au nord de la Sardaigne.

Sage stratégie

port de girolatacalviLes deux jours suivants, les bouches fumeront d’écume blanche sous un vent furieux pendant que nous profiterons de l’abri parfait du port de La Maddalena et du charme de sa petite ville, tout en ocres sur fond de mer et de ciel bleu. Avec sa grand-rue qui serpente sous les balcons de fer forgé, ses traverses fleuries, ses escaliers sinueux, cette bourgade animée et chaleureuse séduit le navigateur de passage. Et l’on y apprécie les nombreux restaurants qui font valoir le caractère de la cuisine sarde. C’est presque à regret que l’on appareille, regret que font vite oublier, à quelques milles de là les ancrages lumineux des îles Budelli-Razzoli, bordés de granit rose et de plages désertes. De là, une jolie brise de sud-ouest nous gratifie d’une navigation sportive vers Bonifacio, dont on repère de loin la citadelle en surplomb sur la mer, alors que la profonde faille côtière où s’abrite le port reste invisible jusqu’au dernier moment. 3000 ans après Ulysse, l’entrée entre les falaises verticales reste inoubliable. Il en va de même de la ville haute dont les murailles génoises abritent tout un entrelacs de ruelles médiévales, de placettes, d’églises au détour desquelles s’ouvrent ici et là de superbes échappées sur le large, avec les côtes sardes à l’horizon. Dommage en revanche que la surcharge de restaurants et cafés touristiques sur les quais de la Marine altère la grandeur du site, dominé par les remparts génois. Amarres larguées, nous admirons une dernière fois cet extraordinaire port naturel avant d’amorcer notre remontée par l’ouest de la Corse. Jusqu’aux parages du cap Sénétose, le rivage granitique et dentelé offre de nombreux ancrages. Nous y jetterons l’ancre dans l’anse de Roccapina, réputée pour sa belle plage, ses eaux turquoise et ses superbes rocailles dominées par une tour génoise. Un peu plus loin, une autre perle se dissimule dans le maquis côtier : l’anse d’Agulia, bel amphithéâtre sablonneux abrité au fond d’un goulet de roches polies par l’érosion. Mais avec nos 2 m de tirant d’eau, nous devons mouiller à l’entrée, car le fond remonte vite dans le goulet, réservant l’accès de la partie intérieure aux unités à faible tirant d’eau.

Trois kilomètres de sable fin

Continuant vers le nord le long de cette côte en large partie déserte, nous faisons route vers Porto Pollo, petit port équipé de bouées d’amarrage extérieures. Nous préférons toutefois mouiller devant la longue plage déserte, qui s’incurve juste à côté sur un arrière-plan de collines bleutées, assurément le meilleur mouillage de cette côte par nord-ouest, ce qu’annonce justement la météo. Eau transparente, fond de sable fin, nous jetons l’ancre à moins de 100 m du rivage où passent quelques chevaux de selle.

plage corse plage corse plage corseAprès cette série de baies en pleine nature, Ajaccio nous apporte son ambiance animée, son port historique, son vieux quartier plein de charme et ses nombreux restaurants. Une belle escale de plus, dont les boutiques et le marché du samedi permettent de remettre la cambuse à niveau, sans oublier quelques pièces de lonzu et de coppa !

Toujours cap au nord, nous pointons ensuite l’étrave ver Cargèse, petit port bordé d’un cimetière marin que surplombe un étonnant village où deux églises se font face, l’une catholique l’autre orthodoxe. Explication : Cargèse fut fondée au XVIIe siècle par des Grecs du Péloponnèse fuyant l’oppression ottomane, sur un territoire que les Génois, alors maîtres de l’île de Beauté, leur avaient concédé. Cultivée et mise en valeur, la contrée devint une des plus prospères de l’île, mais les Corses qui en revendiquaient la possession en chassèrent les Grecs, qui durent se réfugier à Ajaccio à deux reprises (1731 et 1793). Une paix définitive finit par être signée en 1804. Cargèse comptait alors un millier d’habitants, dont un bon tiers de Corses. Du port, on monte au village par l’ancien chemin muletier, en passant par le bucolique cimetière marin. Le village a du charme et la visite de l’église grecque de Saint-Spiridon ajoute une note exotique à la balade.

Falaises magmatiques

falaise corseQuelques milles plus loin, le golfe de Porto et ses majestueux porphyres surgissent du grand bleu, composant le décor le plus grandiose de cette croisière. Comme Guy de Maupassant il y a 150 ans, on reste « stupéfait devant ces étonnants rochers… hauts de quatre cents mètres, étranges, torturés, courbés, rongés par le temps… et prenant toutes les formes comme un peuple fantastique de contes féeriques ». Site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, le golfe de Porto offre de nombreux ancrages, mais seul le Port de Girolata – superbe et très fréquenté – y est abrité des vents du secteur ouest, assez fréquents sur cette côte. Aussi faut-il s’assurer d’une météo favorable avant de jeter l’ancre pour la nuit dans ces parages. Girolata étant trop encombré à notre goût, nous gagnons l’anse voisine de Tuara, où nous jetons l’ancre dans une eau cristalline à une centaine de mètres de la plage de galets. Le calme est absolu, avec un seul autre bateau au mouillage. Nous plongeons dans l’eau claire pour partir à la découverte de ce décor sauvage où nous passerons une nuit tranquille, doucement bercés par un soupçon de houle. Au matin suivant, l’impressionnant massif de la Scandola, tout rougeoyant dans le soleil levant, nous assure un spectacle haut en couleur. Hélas, il faut se résoudre à appareiller de ce coin de paradis pour rejoindre Calvi, à environ 25 milles, car notre périple tire à sa fin. De cette dernière navigation, personne n’oubliera le passage impressionnant entre les rochers rouges de l’île de Gargalo et le massif de la Scandola, un goulet d’à peine 10 m de large frangé de roches, avec moins de 3 m d’eau au milieu. À n’emprunter évidemment qu’avec une prudence absolue et par mer calme ! Ce passage à peine franchi, une brise de sud-ouest fort bienvenue fraîchit rapidement, propulsant notre Dufour à plus de 9 noeuds vers la pointe de La Revellata, dernière « borne » avant Calvi. Nous nous offrons tout de même un ultime mouillage sous le vent de cette pointe, histoire de profiter encore une fois de l’incroyable clarté des eaux corses, avant de terminer par un bord de rêve toutes voiles dehors vers l’imposante silhouette de la citadelle de Calvi qui se profile à l’est sur son promontoire rocheux.

Belle conclusion pour ce tour de Corse enluminé de quelques détours italiens. En deux semaines et en bénéficiant globalement de bonnes conditions météo – ce qui est fréquent en fin d’été – nous avons totalisé environ 370 milles au loch dont une traversée de 110 milles et des distances de 15 à 30 milles par jour. Un rythme de croisière agréable, qui laisse assez de temps pour profiter des escales et engranger quelques beaux souvenirs de mouillages

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PRATIQUE

Avion, ferry

Swiss propose des vols réguliers vers Calvi ou Ajaccio. Corsica Ferries propose des traversées en ferry (8 à 10 h) ou NGV (3 h 55), de Toulon et Nice vers Ajaccio, Calvi ou Bastia. C’est une possibilité intéressante pour combiner croisière et tourisme à terre.

Location de bateaux

Pour organiser votre voyage et/ou navigation sur-mesure : My Charter, info@mycharter.ch – www.mycharter.ch. Il y a aussi de nombreux loueurs de voiliers (et bateaux à moteur) en Corse : Midi-Nautisme, Corsica-Voile, Soleil Rouge, Calvi-Marine, Marine- Voile Location, avec des bases à Ajaccio, Calvi, Maccinaggio, Solenzara, Propriano.

Navigation – Météo – Ports

Du printemps à l’automne, le beau temps domine avec peu de vents forts. Après le 15 août, des épisodes orageux peuvent survenir. La navigation ne présente pas de difficultés sauf dans les bouches de Bonifacio où il y a de nombreux récifs et où les vents se renforcent toujours (un à deux degrés Beaufort de plus qu’ailleurs). Sur la côte Ouest, restez attentifs aux prévisions de mistral (NW) et de libeccio (SW), les mouillages abrités de ces vents étant peu nombreux.

Les ports sont nombreux et bien équipés, mais encombrés en pleine saison (10 juillet 20 août).

La période de notre croisière (fin août début septembre) est une des plus agréables : température douce, mer chaude pour la baignade, ports peu encombrés, affluence touristique allégée.

À voir, à faire :

La Maddalena

Pour la photo souvenir, asseyez-vous à côté de (la statue de) Garibaldi, héros de l’unification italienne, sur la place centrale. Profitez des nombreux restaurants pour déguster les spécialités sardes. Il Gotto (Via Ilva 10, à 100 m de la piazza Garibaldi) offre le meilleur rapport qualité/prix de la ville, avec une cuisine généreuse et authentique, dans deux salles (pas de terrasse) souvent complètes… et bruyantes. Il Ghiotonne, sur le port (Cala Gavetta), quelques tables dans une petite salle (réservez sinon c’est toujours plein !), patronne en cuisine, patron en salle, ambiance sans fard et cuisine excellente (spécialités sardes, poissons, pasta…).

Bonifacio

Ne vous contentez pas des quais, montez à la citadelle pour explorer ses ruelles, ses petites places et ses passages pleins de surprises. Près de l’office du tourisme découvrez un spectaculaire escalier qui plonge sous une voûte de galets vers les poternes et les bastions des remparts. Admirez le panorama sur les falaises du cap Pertusato en savourant une glace ou une bière fraîche à la terrasse de La Manichella, et pour goûter la cuisine corse, pas d’hésitation : La Cantina Doria, au coeur de la ville haute, maintient sa réputation depuis des lustres (soupe corse, charcuterie de pays, cannelloni au bruccio, etc.). Ce resto populaire a essaimé sur les quais, au Cantina Grill.

Anse de Roccapina

Si vous mouillez ici, débarquez sur le sable et grimpez jusqu’à la tour génoise qui domine le mouillage : vues splendides sur toute la côte sud-ouest de Corse.

Ajaccio

Arrivez assez tôt pour bénéficier d’un amarrage au vieux port (port Tino Rossi), proche du centre et plus agréable que le port  Charles Ornano. Le samedi matin, ne manquez le marché sous aucun prétexte (sur la grandplace, proche des quais), paradis du lonzu, de la coppa et des fromages corses. Flânez dans les rues de la vieille ville qui jouxte le port, où se trouvent aussi la plupart des restaurants de la ville.

Golfe de Porto

La nature est fascinante de tous côtés, tout spécialement aux premières et dernières heures du soleil qui font resplendir le contraste entre les roches rouges et le bleu profond de la mer. Pour les marcheurs, magnifiques randonnées en hauteur par le sentier du Facteur ou celui de Mare e Monti, accessibles depuis le port de Girolata ou l’anse de Tuara.