FRANCIS JOYON DEUXIÈME

En passant la ligne d’arrivée à 2 heures 52 minutes 48 secondes (heure de Paris), Francis Joyon s’est adjugé mercredi 9 novembre la deuxième place dans la Route du Rhum – La Banque Postale 2010. Le temps de course d’Idec est de 9 jours 13 heures 50 minutes 48 secondes, sa vitesse moyenne sur l’eau est de 18,19 nœuds, sur une distance totale parcourue de 4 181 milles. Sur le parcours théorique de 3 539 milles, Francis Joyon affiche une vitesse moyenne de 15,40 nœuds.

La darse de Pointe-à-Pitre accueille au terme d’une Route du Rhum époustouflante les deux voiliers multicoques les plus rapides de la planète. Franck Cammas a magnifiquement mené seul son immense trimaran Groupama 3 à la victoire et Francis Joyon vient d’amarrer son légendaire  Trimaran IDEC, auteur en 2007 du temps référence sur le record du tour du monde en solitaire. Francis Joyon rend hommage à Franck Cammas, auteur du fabuleux exploit de s’être avec brio substitué à un équipage de 9 hommes pour mener victorieusement en Guadeloupe son géant. Il reconnait aussi sans se chercher d’excuses, qu’ainsi mené, avec force et intelligence, le géant Groupama 3 disposait des réserves non seulement de puissance mais surtout de sécurité, pour damer le pion aux trimarans tel IDEC, conçus pour un homme seul. Francis peut ainsi résumer sa course avec le laconisme teinté de bon sens qu’on lui connait : « Dès le golfe de Gascogne, j’ai compris que les carottes étaient cuites…. »

Une premier acte décisif
Parti de Saint-Malo avec une appréhension qui ne lui est pas coutumière dans le coup de canon du dimanche 31 octobre à 13 heures 02, Francis Joyon a géré à l’économie ce long premier bord « spectacle » vers le cap Fréhel ; « Il y avait tant de bateaux sur l’eau qu’à tout moment j’ai craint l’incident et la collision avec un bateau spectateur. Je me suis totalement désintéressé de mes réglages et de ma performance ». Ce n’est qu’en route vers le centre de la Manche en compagnie de Sidney Gavignet et de son géant Oman Air Majan, que Francis s’est immergé dans la course. Bien revenu en milieu de nuit sur le leader Cammas, il tirait un petit contre bord à terre pour bien négocier le passage d’Ouessant. Un premier passage à niveau était alors proposé aux « Ultimes » en tête de flotte, avec cette possibilité d’allonger la foulée dans l’Ouest dans des vents établis, ou de tenter le diable en visant un trou de souris préfiguré par un mince flux de secteur Nord soufflant sur la pointe occidentale de la péninsule Ibérique. Franck Cammas et son trimaran géant s’y jetaient résolument, suivis par Francis Joyon et Yann Guichard à la barre de son Gitana XI plus petit, plus léger et amateur de petits airs. A fond toute la nuit pour ne pas rater la barrière qui se refermait inexorablement, Francis constatait, à l’instar des autres skippers, l’étonnante vélocité de Groupama 3 dans du temps medium, avec de surcroît cette capacité à serrer le vent que ni IDEC ni Gitana XI ne semblait pouvoir égaler. Entré en 5ème position en Atlantique, c’est en troisième place que Francis doublait le cap Finisterre, déplorant déjà un passif d’une quarantaine de milles sur le leader Cammas. Un passif qui n’allait cesser de s’amplifier, tant l’adage marin « les plus riches deviennent plus riches », n’allait cesser de se vérifier, Groupama entrant à chaque fois le premier dans les régimes de vent favorable. Cammas accélérait dans l’alizé portugais, avec accrochés à ses basques le duo IDEC-Gitana XI, pendant que sur une route Nord, Thomas Coville et Sidney Gavignet cravachaient sur les chemins mal pavés de la face Nord de l’anticyclone.

L’anticyclone pour arbitre
Glisser sous un vaste anticyclone en déplacement, cap au Nord-Est revêt de nombreux risques pour des navigateurs solitaires en quête de vitesse, et de trajectoires pas trop éloignées de la route directe. Franck Cammas a, dans cette exercice périlleux, réussi un coup de maître, préservant vitesse et cap rapprochant en bordure des zones instables, voire déventées, des hautes pressions. Légèrement décalé dans l’Est suite à ce petit retard pris au passage du cap Finisterre, ses deux poursuivants immédiats IDEC et Gitana XI allaient voir la belle autoroute tracée par Cammas tomber en déliquescence à leur approche, et c’est dans des vents de plus en plus erratiques en force comme en direction que Francis tentait de glisser au Sud des Açores, avec un certain succès puisqu’au soir du troisième jour de course, IDEC pointait en deuxième position du classement général provisoire. Loin dans son Nord-Ouest, Thomas Coville cavalait au plus près de la route directe, dans du vent fort, et dans des conditions de mer rendant périlleuse son infernale chevauchée. Pour preuve l’accident dont était victime Sidney Gavignet qui voyait son grand trimaran se disloquer sous ses pieds.

Francis attaque dans le front
Une fois évacué le vaste anticyclone des Açores, les multicoques géants de la tête de course se devaient de négocier le passage du front froid et sa brutale rotation du vent du secteur Sud-Ouest au Nord-Est. Après quelques bords de recalage certes pénalisants en gain sur la route, et qui voyaient le Trimaran IDEC rétrograder un moment derrière Gitana XI, en 4ème position du classement général, Joyon, au 6ème jour de course lâchait les chevaux. « Je retrouve des conditions du grand sud. IDEC aime le vent, et moi aussi! » trahissait un Francis conscient que son heure arrivait. IDEC allongeait la foulée, dans des gerbes d’écume, souvent sur un flotteur, avec des pointes à plus de 33 noeuds maintenues de longues minutes. Pour son diable de skipper, point de repos ni de rémission. Recroquevillé dans son cockpit, Francis grappillait le sommeil par poignées de minutes, écoute de gennaker dans une main, et jamais économe de l’effort de bondir sur un flotteur pour vérifier un réglage, redresser un foïl et vérifier son gréement. 568 milles défilaient ainsi en 24 heures, à près de 24 noeuds de moyenne. Tempo inégalé dans cette Route du Rhum, malgré un empannage déclenché à mi-journée pour plonger plus radicalement vers l’arc antillais.

Les dés sont jetés
Cammas et Coville dans l’Ouest du plan d’eau, Joyon et Guichard dans l’Est. A la veille du week-end, à l’entame du 7ème jour de course, les dés étaient jetés. Le vent s’affichait clairement en force devant les étraves de Groupama 3, sous l’influence de la tempête tropicale Tomas en route vers les Bermudes. Dans l’Est, et devant IDEC, un zeste d’alizé, et surtout d’énormes et imprévisibles magmas nuageux, que Francis devinait chargés d’orage et d’électricité. Au bon plein, Groupama 3 et Sodebo semblaient s’échapper à pleine vitesse tandis que Francis entamait l’une de ses plus terribles nuits en mer. Sous de lourds nuages noirs, c’est dans une ambiance pot au noir que Francis tentait de tailler sa route. « J’ai revécu, en pire, ce que j’ai connu l’an passé au sud du cap de Bonne Espérance, quand les vents ont semblé devenir fous et sans logique.  » De la plus franche pétole, le vent montait parfois jusqu’à plus de 40 noeuds, surprenant malgré sa veille permanente le marin de Locmariaquer toujours vigilant à porter la toile du temps, mais qui se laissait pourtant surprendre, IDEC montant très haut sur un flotteur, avec pour unique solution de choquer en grand gennaker et chariot de grand voile. Durant 36 heures cette infernale sarabande allait se poursuivre, conduisant le placide Joyon à puiser dans ses ressources morales. Mais au sortir de ce tunnel, Francis faisait voler en éclat le duel annoncé entre Cammas et Coville. C’est bien son grand IDEC rouge qui s’avançait à belle allure en droite ligne vers la Guadeloupe tandis que Sodebo, lâché par les régimes d’Ouest, devait négocier au près de faibles effluves venus du Sud. L’atterrissage sur la Guadeloupe, Francis en a déjà réussi quelques uns, mais toujours dans des régimes alizéens classiques. Aborder le tour de l’île dans des airs orientés au Sud, avec une arrivée à la tombée de la nuit, telle était la dernière gageure soumise à notre hercule. Un long bord à l’Ouest, et Francis pouvait pointer ses étraves vers Basse-Terre, son poursuivant Thomas Coville relégué à 150 milles….

Si la victoire est jolie, mais la deuxième place aussi peut-être belle !