Franck Cammas pour un finish caribéen

C’est la dernière ligne droite pour celui qui devrait écrire, la nuit prochaine, son nom au prestigieux palmarès de la Route du Rhum – La Banque Postale. A 300 milles de l’arrivée, Franck Cammas reste le mieux placé pour l’emporter au terme d’un parcours exemplaire qui force l’admiration depuis le départ de Saint-Malo le 31 octobre. 300 milles derrière le skipper de Groupama 3, Thomas Coville (Sodebo) s’est sorti des griffes de la bulle sans vent qui l’a retenu prisonnier de longues heures hier et ne peut, ce matin, que constater qu’il n’a pu contenir l’hémorragie. Chez les « petits » multicoques de 50 pieds, c’est la casse qui domine l’actualité de ces dernières heures. Après l’étrave de la coque centrale de Crêpes Whaou! qui a cédé hier suite à un choc avec un OFNI, c’est au tour de son principal adversaire de connaître un sort peu enviable ; Yves Le Blévec (Actual) ayant fait part cette nuit d’une avarie survenue sur le bras de liaison de son trimaran. Du côté des monocoques, pas de changement, Roland Jourdain (Veolia Environnement) menant les troupes chez les Imoca, quand Thomas Ruyant (Destination Dunkerque) et Andrea Mura (Vento Di Sardegna) jouent toujours les chefs de file dans leurs catégories respectives.

 Si loin, si proche… Dans quelques heures le dénouement de cette neuvième Route du Rhum – La Banque Postale éclatera et les eaux guadeloupéennes s’animeront d’une ferveur que seules ces arrivées antillaises savent lever. Mais d’ici là, l’histoire reste à écrire alors que la situation météo s’offre un peu de fantaisie. Soumis à un régime de grains délivrant avec lui son lot de ralentissements et d’accélérations, Franck Cammas n’a rien concédé de son avance – au contraire – sur un Thomas Coville auquel la météo a infligé la sévère punition d’un gros coup de frein dans la progression hier. Un temps envisagé, le bras de fer des derniers milles entre le trio de tête semble donc s’effacer laissant – sauf avarie majeure – au skipper de Groupama 3 le bonheur de goûter à l’ivresse du Rhum. Alors que le vainqueur est attendu sur la ligne en début de soirée (heure locale), il semble en effet difficile de voir les skippers de Sodebo et Idec revenir dans le sillage du détenteur du Trophée Jules Verne. Mais pour ce dernier, s’annoncent peut-être les heures les plus longues de cette transatlantique. A portée de sacre,  il lui faut encore enrouler la Guadeloupe et négocier une arrivée sur l’île qui – fait exceptionnel – se fera par le Nord Nord Ouest et donc la mer des Caraïbes, compte tenu de l’orientation du vent (Sud Ouest). C’est donc un finish caribéen dans tous les sens du terme qui se profile pour Cammas dans les prochaines heures.

 Avaries majeures chez les Multi 50

 Si le bonheur est proche chez les Ultimes, l’humeur est à la morosité en Multi 50. Leader bien installé en tête de cette flotte depuis plusieurs jours, Franck-Yves Escoffier a vu hier ses chances de jouer un quatrième titre à Pointe-à-Pitre réduites à néant. Victime d’un choc avec un objet flottant non identifié hier après-midi, entraînant la casse de l’étrave de la coque centrale, le skipper de Crêpes Whaou! s’est attelé à une réparation de fortune mais perd toute chance de jouer la victoire. Quelques heures plus tard, c’est un autre prétendant au titre qui voyait tout espoir s’envoler. A 1 heure du matin (heure de Paris), Yves Le Blévec (Actual) prévenait son équipe et la direction de course qu’une avarie était survenue sur la crosse du bras avant tribord de son multicoque. Faisant cap à l’ouest à vitesse réduite, le Trinitain s’organise pour parer à toute éventualité et entend poursuivre sa route vers Pointe-à-Pitre. Dans ces circonstances, Lalou Roucayrol (Région Aquitaine – Port Médoc) s’installe dans le fauteuil de leader.

 Les leaders tiennent en monocoques

 

En monocoque Imoca, Roland Jourdain tient la cadence et profite du calme relatif de cette nuit pour recharger les batteries avant de faire face à une suite qui ne ménagera rien ni personne. Avec 55 milles d’avance sur Armel Le Cléac’h (Brit Air) et 64 milles de marge du Vincent Riou (PRB), le skipper de Veolia Environnement n’en oublie par moins que le cocktail « tropical » qui devrait sortir du shaker météorologique dans les prochains jours, n’aura rien pour imposer les certitudes.

En Class 40 pas de changement de tête alors que le leader Thomas Ruyant garde ses concurrents à distance. Avec 77 milles d’avance Yvan Noblet (Appart’City) et 85 milles sur Samuel Manuard (Vecteur Plus), le skipper de Destination Dunkerque était ce matin satisfait de son sort. Chez les Rhum enfin, Andrea Mura garde le sourire malgré la complexité du programme. A la lutte dans sa catégorie, le pétillant Sarde entend bien jouer tous les niveaux…

 Ils ont dit…

 Yves Leblevec (Actual)

« J’ai cassé le bras de liaison. Ça a démarré vite. Au fur et à mesure qu’on avançait, la mer se creusait et le bateau sautait beaucoup sur les vagues. Ça ne m’empêchait pas d’aller vite. Il y avait des chocs importants. Il y avait entre 22 et 23 nœuds de vent cette après-midi. Je me disais que j’allais moins vite… Mais il fallait calmer le jeu. Pendant la nuit  la situation était plus problématique. Ça a démarré par une panne électrique. Le bras s’est fissuré et de l’eau est rentrée dedans. Ca a commencé par une panne de pilote et, en faisant demi-tour j’ai entendu un gros bruit, j’ai refait route, j’ai entendu encore beaucoup de bruit à l’arrière : ça a dû générer des déformations dans le bras arrière. Voilà le scénario qui a duré environ un quart d’heure.

Il y a beaucoup de questions mais pas beaucoup de réponses et… le bras reste quand même cassé : la structure est largement entamée et j’ai dû organiser une cellule de survie. J’en saurai plus demain quand j’évaluerai l’avarie ; est-ce réparable ? Je ne suis pas en danger mais mon bateau l’est… Là il faut que je sois extrêmement prudent.

Aujourd’hui je suis obligé d’assurer ma sécurité mais je ne m’inquiète pas : avec les balises et la communication je ne serai pas perdu au milieu de l’Atlantique. La mer s’est calmée parce que j’ai orienté le bateau. En réalité il y a encore beaucoup de mer mais vu ma position je n’entends plus les grincements que j’entendais avant… »

 

Roland Jourdain (Veolia Environnement)

«  J’ai passé la nuit  au lit parce que j’avais besoin de récupérer. La mer s’est relativement calmée et il y a eu une période pendant laquelle il fallait mettre de la toile. Là ça se relance gentiment. Maintenant on est devant et on essaie de régler le plus vite possible. On ne va pas tarder à tomber sur une tempête tropicale et, par la suite, il y aura du petit temps : voilà les certitudes que je peux avoir. Pour l’instant j’essaie de trouver une solution… je ne suis pas parano pour rien : si je le suis maintenant, cela va juste me bouffer de l’énergie pour rien.  Je ne m’attends à rien dans le sillage de la dépression tropicale : il y aura du vide pour tout le monde, devant, derrière… J’espère plus derrière ! Et on ne peut jamais savoir ce qui va se passer… »

 

Thomas Ruyant (Destination Dunkerque)

« Il n’y a pas trop d’air. Les conditions sont stables et je suis content de ma position. Plus au Nord les concurrents sont moins bien lotis au niveau vent mais au Sud ils en ont pas mal… Ça peut bouger encore beaucoup : il y aura un petit passage et il faudra arriver au bon endroit. Ce sera très tactique sur la fin. Je commence à bien regarder ce qui se passe devant. J’ai même vu une baleine : elle était à trois mètres de moi et j’ai même senti son odeur : c’était assez impressionnant. Heureusement que je ne suis pas rentré dedans mais c’était vraiment sympa de passer à côté. Je n’ai pas suivi toute la course au niveau des Ultimes. C’est énorme ce qu’ils font avec leurs gros bateaux. »

 Andrea Mura (Vento di Sardegna)

« Il y a beaucoup de mer ce n’est pas très confortable. J’espère que la situation s’améliorera parce que ce n’est pas franchement facile.  Je ne sais pas encore comment le vent va tourner dans les prochaines heures : la situation météorologique va apparemment se compliquer surtout dans la dernière partie de la régate. Je n’ai pas encore eu le temps de regarder les derniers fichiers. Mais je crois que c’est comme ça. À l’instant il n’y a pas beaucoup de vent : je dirais une douzaine de nœuds et beaucoup de vagues. Je me bats contre les Rhum mais mon objectif est de battre également des bateaux de la Class 40.  Depuis que je suis en course, je n’ai vu ni des concurrents, ni des bateaux : rien du tout ! Je suis seul depuis le début. »