Hommes invisibles

Pour la première fois depuis le départ de Barcelone le 31 décembre, un voilier est passé en mode « furtif », une possibilité que les deux Espagnols Iker Martinez et Xabi Fernandez ont utilisée pour cacher leurs intentions stratégiques. L’évolution de l’anticyclone de Sainte-Hélène laisse en effet entendre que plusieurs chemins mènent au cap de Bonne-Espérance et la flotte pourrait bien se disperser encore plus fortement ces prochains jours.

 

La Barcelona World Race apporte tous les jours son lot de surprises ! Après le détournement brésilien pour réparer des deux leaders français au passage de l’équateur (crash-box de Foncia et barre d’écoute de Virbac-Paprec 3), voici que le deuxième au classement général cache son jeu en activant son mode « furtif » : pendant une journée et demie, MAPFRE ne sera plus visible sur la cartographie et aucun concurrent n’aura de données sur ses conditions de navigation !

De furtifs espagnols

L’appendice 10 (Mode Furtif) des Instructions de Course explique les conditions d’utilisation de ce « joker » lors de la Barcelona World Race : le « mode furtif » est un moyen pour les compétiteurs de ne plus apparaître sur les classements pour des raisons stratégiques. Ce « mode furtif » dure lors des six classements suivants… Il peut être utilisé par un bateau quatre fois lors de la Barcelona World Race : entre les Canaries et le Cap de Bonne-Espérance, entre le cap de Bonne-Espérance et Wellington, entre Wellington et le cap Horn, entre le cap Horn et les Canaries… La déclaration de « mode furtif » doit être faite auprès de la Direction de Course, au moins avant un classement afin de prendre effet lors du classement suivant…

Mais la trajectoire de Iker Martinez et Xabi Fernandez samedi soir et dimanche matin (3h30 TU) laissait entendre que MAPFRE cherchait à glisser vers le Sud-Sud Ouest pour accélérer dans un alizé de secteur Est, afin de se démarquer du leader Estrella Damm qui opte pour une route bordurant l’anticyclone de Sainte-Hélène, et pour contrôler les deux voiliers français repartis de Recife. Il faut souligner que la flotte est quelque peu dans l’incertitude quand aux desiderata de Sainte-Hélène ! Volage, instable, en phase de déstructuration pour mieux se régénérer d’ici cinq jours, coupé en deux par un couloir orageux, l’anticyclone de l’Atlantique Sud ne joue pas la transparence…

Obscure opacité

Et en se « baladant » d’un côté à l’autre de l’océan, en se découpant en plusieurs morceaux, en laissant passer un éphémère front orageux en diagonale entre le Sud du Brésil et le cap de Bonne-Espérance, les hautes pressions créent des zones de transition assez entendues qui ont tendance à se mettre sur la route de la Barcelona World Race ! La trajectoire pour arriver jusqu’aux Quarantièmes Rugissants est encore assez obscure et le timing pour éviter ces bulles sans vent (ou à tout le moins générant des vents instables et des pluies tropicales) n’est pas le même selon la position actuelle des concurrents. Les uns peuvent espérer « passer entre les gouttes » par l’Ouest (MAPFRE, Foncia, Virbac-Paprec 3) car ils n’ont déjà plus trop la possibilité de gagner dans le Sud-Est sans ralentir très sensiblement (au près dans une mer chaotique). Le leader (Estrella Damm) peut encore imaginer glisser entre l’anticyclone et le front orageux tout en gardant l’opportunité de changer de cap d’ici le début de semaine s’il voit que la situation météo évolue différemment.

Le couple Groupe Bel et Mirabaud (150 milles plus au Nord que le leader) et Neutrogena (350 milles d’écart en latitude) ont encore la possibilité de partir vers le Brésil ou vers le Sud-Est, tout comme Renault ZE et Gaes qui ont enfin touché des alizés stabilisés au Sud-Est quinze nœuds. Quant au peloton de queue, tous les choix lui sont encore permis. Les derniers bateaux peuvent soit glisser vers l’Amérique du Sud pour accélérer, soit piquer plein Sud dans le sillage du leader, soit serrer déjà le vent pour être les plus proches du centre de l’anticyclone de Sainte-Hélène…

Tous à l’envers

La bonne nouvelle pour tous l’ensemble de la flotte est que tous les bateaux sont passés dans l’hémisphère Sud, le dernier à l’équateur étant We are water vers 3h30 ce dimanche. En termes comptables, l’écart entre le leader et le dernier a franchement diminué puisque de 693 milles jeudi matin, le retard est passé à 498 milles… En ces trois derniers jours, Foncia a perdu environ 260 milles avec son escale technique à Recife, auxquels il faut ajouter le décalage vers l’Ouest qui limite désormais ses options stratégiques. Quant à Virbac-Paprec 3, ce sont près de 400 milles que le duo français a laissé filer lors de son pit-stop brésilien en sus de son leadership et lui aussi, d’une perte sèche en longitude de 5°W…

Classement du 16 janvier à 15 heures :

1 ESTRELLA DAMM Sailing Team à 21 119 milles de l’arrivée

2 GROUPE BEL à 137 milles

3 MAPFRE mode furtif à partir du 16/01 à 09h TU

4 MIRABAUD à 189 milles

5 FONCIA à 223 milles du leader

6 VIRBAC-PAPREC 3 à 269 milles

7 NEUTROGENA à 291 milles

8 RENAULT Z.E à 333 milles

9 GAES CENTROS AUDITIVOS à 350 milles

10 HUGO BOSS à 429 milles

11 CENTRAL LECHERA ASTURIANA à 465 milles

12 WE ARE WATER à 517 milles

13 FORUM MARITIM CATALA à 526 milles

ABN PRESIDENT

Ils ont dit :

Jean-Pierre Dick, Virbac-Paprec 3 : « Notre arrêt au stand nous oblige à longer les côtes brésiliennes. Notre choix est un peu plus limité mais ce n’est pas forcément un mauvais choix. Il peut y avoir des passages à niveau dans un sens comme dans l’autre. Nous avons une position stratégique, un bateau qui va vite et un équipage motivé. L’écart de 277 milles avec le premier n’est absolument pas rédhibitoire. C’est un nouveau challenge qui se présente à nous et on va le relever. »

François Gabart, Foncia : « Nous sommes allés nous reposer dans l’appartement de Ludo, un Français qui vit sur place et qui avait déjà aidé Delta Dore en 2008. Il a chapoté toute notre organisation. Dormir dans un vrai lit, prendre une douche, rincer les cirés. Le confort de la vie à terre, somme toute! Le plus drôle, c’est lorsque nous nous sommes réveillés à 8h00 du matin, nous avons croisé Loïck et Jean-Pierre. Scène un peu surréaliste! Nous sommes déçus de perdre du terrain à cause d’un arrêt technique, mais contents que ce se soit bien passé. La veille, j’avais préparé des routages en faisant repartir le bateau à 18h de Recife. Aujourd’hui, nous sommes encore dans la course avec un bateau réparé et nickel, dans une position qui est loin d’être dramatique. Nous avons le sourire et sommes contents de renaviguer.»

Dominique Wavre, Mirabaud : « Pour nous, cela va pas mal. Les conditions sont bonnes : grand soleil, petits cumulus, 10-15 nœuds de vent. C’est agréable : ce sont de bons alizés. L’eau est très chaude. Quand tu vas sur le pont manœuvrer, ce sont de vraies douches chaudes que tu prends. Dès que tu vas à l’intérieur, c’est étouffant de chaleur. Cela fait effet de serre donc il fait très, très chaud. Finalement, être à la barre procure un grand plaisir, car tu ventiles un tout petit peu. Nous avons l’impression de n’avoir rien fait. Nous n’avons pas attaqué les choses sérieuses. Nous allons très bien tous les deux. Nous avons pu récupérer dans cette période d’alizés qui a été agréable. Nous avons bien dormi la nuit en particulier. Nous sommes plutôt en forme. Nous n’avons fait que le hors-d’œuvre! Cela deviendra un petit peu plus solide dans une semaine… »