Les joueurs d’échec

En ce deuxième matin de la neuvième Route du Rhum – La Banque Postale, l’ambiance est un peu au paradoxe au sein de la flotte. Ainsi, alors même qu’un premier pari stratégique a généré une scission chez les marins au gré des inspirations et des convictions météorologiques, la vie à bord s’installe dans un confort, relatif certes, mais que d’une catégorie à l’autre on semble apprécier. Chez les Ultimes, le centriste Thomas Coville (Sodebo), en tête depuis dimanche soir, domine toujours les débats. Chez les Imoca, la valse des leaders continue et accorde une danse à Armel Le Cléac’h (Brit Air), nordiste assumé. Chez les Multi50, comme en Class 40 ou en catégorie Rhum, la parole est également aux tenants du positionnement le plus en phase avec la route directe. Mais jusqu’à quand ?

En ce mardi matin, l’émotion et l’engouement du départ ne sont plus que de très jolis souvenirs. Depuis, la course a définitivement pris ses droits, imposant d’entrée un rythme soutenu et surtout des choix tranchés. Du contournement de l’Anticyclone, figure imposée sur cette première partie du parcours, chacun s’est donc fait une idée, scindant la flotte en trois tendances plus ou moins fédératrices. Pour l’heure, Thomas Coville et sa partition médiane poursuivent leur course en tête, profitant d’une légère accalmie pour recharger les batteries au gré d’une navigation au près sur une mer plate. Mais en joueur d’échec avisé, le skipper de Sodebo a déjà plusieurs coups d’avance et focalise toute son attention sur la prochaine transition. Reste qu’il n’ignore rien des courants cultivés par ses concurrents directs que sont Franck Cammas (Groupama 3), dix nœuds plus rapide et auteur d’une trajectoire très sud au plus près des côtes portugaises, et Sidney Gavignet, ouvreur au Nord. Plus petits et moins véloces, les Multi50 n’en ont pas moins les mêmes préoccupations que leurs aînés, le leader Lionel Lemonchois (Prince de Bretagne), empruntant le sillage d’Oman Air Majan, au plus près de la route directe, quand Franck-Yves Escoffier (Crêpes Whaou!) et Yves Le Blévec (Actual) ont opté pour la voie de Franck Cammas.

 

En monocoque aussi la divergence fait foi, le Nord ayant toutefois rallié la majorité dans ses rangs. En Imoca, Armel Le Cléac’h occupe depuis ce matin le fauteuil de leader et confiait tirer des bords au gré des oscillations pour parer au mieux l’obstacle. Pour le pilote de Brit Air aussi, le prochain plan de vol est à l’étude et le présent à l’observation. Pour cette partie les jeux sont faits, mais ni le Finistérien ni ses poursuivants ne perdent de vue l’échappée de Michel Desjoyeaux (Foncia) qui file quand à lui au Sud. En Class 40 et en Catégorie Rhum, si la progression est moins rapide, le casse-tête est le même et en la matière, le contournement au plus court est aussi privilégié, faisant les affaires du leader de la classe la plus nombreuse, Bernard Stamm (Cheminées Poujoulat) ou du Sarde Andrea Mura (Vento Di Sardegna), toujours en tête avec son monocoque de 50 pieds malgré un sévère mal de mer le torturant depuis le départ.

 

On l’aura compris, la bataille de l’Atlantique devrait tenir en haleine les observateurs pendant encore plusieurs jours et le verdict se faire désirer. En attendant les jeux sont faits, charge à chacun d’assumer ses choix !

 Ils ont dit

 Thomas Coville (Sodebo), 1er en Ultime à 4 heures 

« Ca va nickel ! Ca a été plutôt super paisible, je suis au près sans beaucoup de vent, dans une mer très calme avant une prochaine transition. C’était une nuit pour recharger les batteries au niveau du sommeil et de la nourriture pour être prêt durant la deuxième partie de course qui va être plus animée d’ici quelques heures. J’ai bien récupéré cette nuit alors que la première nuit c’est toujours difficile de gérer et de doser. Je suis resté sur une option Ouest et j’ai vu partir Groupama 3, Gitana 11 et Idec … On assume notre choix et on verra ce que ça donne.

On regarde par curiosité leur évolution mais on ne peut pas y faire grand-chose, on ne va pas les recroiser ni faire un truc avec eux. Leur route aujourd’hui ne m’indiquera même plus quoi que ce soit. Quand ils sont tous partis à terre, on est resté sur notre option, on fait notre Route du Rhum, pas besoin de suivre trop celle des autres, d’être influençable à des choix extérieurs. On a un bateau qui nous permet de faire certaines choses et pas d’autres. C’est intéressant. Comme dans toute transition, il faut s’adapter il faut vraiment être au service de son bateau et c’est toujours complexe quand un nouveau système météo arrive, il faut être prêt à manœuvrer beaucoup, les vents sont changeants et la mer aussi. Donc ça va être une journée où je vais beaucoup manœuvrer et placer les voiles pour être optimal. Ca va être physique.

L’idée du solitaire, c’est d’essayer de se projeter, vivre le moment présent et être concentré, mais surtout de voir à long terme pour réagir et assumer la suite. Avoir cette anticipation et cette préparation nécessaire. Ca va être plus musclé, sans être dantesque… D’où le sud pour éviter la mer violente du nord comme Sidney. Il faut garder l’énergie et la capacité pour finir car la route est longue ».

 Armel Le Cleac’h (Brit Air), 1er Imoca à 4 heures

« Tout va bien à bord de Brit Air, je faisais une petite sieste. On a commencé notre contournement de l’anticyclone vers le Nord, on tire des bords au gré des bascules. La mer est plus calme donc c’est sympa, on a un ciel étoilé. La flotte a l’air de se couper en deux options donc maintenant c’est difficile de changer de camp. Je me concentre sur la stratégie à venir

On a un vent qui est entre Ouest / Nord Ouest entre 10 et 15 nœuds. On a eu un petit front qui est passé, on fait du tribord amure. Normalement dans la journée le vent va basculer Sud Ouest on devrait repartir direction Nord des Acores pour être sur le bord Nord de l’anticyclone.  Avant d’avoir du vent tout droit sur la Guadeloupe on a des milles à faire.

On va surveiller l’évolution des copains au fur et à mesure mais on ne peut pas faire grand chose, chacun a choisi son camp et il faut se concentrer sur sa stratégie sans se faire influencer, il faut faire son option à fond et bien naviguer. La majorité de la flotte est avec Brit Air donc c’est intéressant. On se dit que d’autres ont pensé comme nous, mais vu le niveau on se dit que tout est possible donc on verra bien. C’est sympa d’avoir du monde car ça permet de comparer les vitesses d’évolution et si on fait des bêtises de stratégie on le voit très vite ; ça permet d’avoir un conducteur sans se laisser endormir par le train train.

Le potentiel des bateaux est assez proche dès qu’on est au large comme ça, on a tous les même infos météo et logiciels de routage. La situation était compliquée à choisir mais en fonction du choix de l’option, on est dans les trajectoires assez semblables. On est proches ; hier j’ai vu DCNS, avant Bilou et Virbac-Paprec 3, on risque de se voir encore pendant quelques jours si le paquet reste solidaire ce qui a priori va être le cas ».

 Thomas Ruyant (Destination Dunkerque), 2ème en Class 40 à 4 heures 

« On a une houle de face depuis hier soir, donc ça tape beaucoup et ce ne sont pas des bateaux faciles dans des mers comme ça. Ce n’est juste pas très agréable, mais sinon ça va. J’ai pu faire ce que je voulais. J’ai 18 nœuds de vent, ca tape beaucoup. La mer est un peu croisée et brutale à cause des anciens vents et je suis en train de recharger les batteries avec le moteur.

J’arrive à me repose mais il faut quand même être dessus pour trouver le meilleur angle du bateau, on cherche le meilleur compromis pour que le bateau avance quand même, je suis sur mes réglages le plus possible. J’ai pas mal dormi depuis le départ, je suis en forme, j’ai bien mangé donc la vie à bord va bien.

La météo n’est pas simple car il y a plusieurs modèles qui donnent des prévisions météos, donc on n’est pas tous tout à fait d’accord. Plus finement, les fichiers ne se ressemblent pas tous. J’essaie de savoir quelle est la meilleure route à faire, on a quelques bords judicieux à tirer, des virements de bords à gérer et là on va faire du près.

On savait qu’avec 44 bateaux la bagarre allait être là, je suis content, il y a du jeu et du match et ca va être comme ça jusqu’au bout donc ca va être intéressant ! »

 Andrea Mura (Vento Di Sardegna), 1er en Catégorie Rhum à 4 heures

« Je subis le mal de mer,  depuis le départ, je n’ai pas mangé, c’est un problème.

Le vent est bien, la mer est bien, tout va bien !  Maintenant c’est 11 nœuds, ça a été 22 nœuds, beaucoup de changements. Je n’ai pas de force donc c’est un peu difficile de monter et descendre les voiles. Il me faudra trois jours pour faire passer le mal de mer. Je n’ai pas utilisé l’ordinateur pour parler avec les autres concurrents, ce n’est pas possible. Quand tu as le mal de mer tout est difficile ».