Nomad Ocean Project – Chapitre 2* : navigateurs de beau temps, prière de faire demi-tour !

Texte :

Photos : Neubauer & T.A Sayers

Pendant l’été néo-zélandais, les navigateurs doivent s’attendre à un ou deux cyclones tropicaux venant du Pacifique, parfois même plus…

Photo-26.01« Quelle a été votre pire expérience de tempête ? » C’est une question à laquelle aucun marin explorant la Nouvelle-Zélande n’échappe. Nous venons tout juste de nous asseoir à bord du Queen of Abel Tasman stationné dans la marina de Motueka au coeur du parc national d’Abel Tasman que déjà les autres plaisanciers abordent le sujet. Bien sûr, mon partenaire T.A. et moi ne faisons pas exception. Depuis que nous avons quitté la baie de Plenty sur la côte Est de l’île du Nord pour rejoindre l’île du Sud, la mer ne nous a pas épargnés.

« Notre ancre ne tient plus ! », hurle T.A. m’arrachant de ma torpeur matinale. Soufflant avec des rafales de 100 kilomètres à l’heure, le cyclone Fehi nous a déjà empêchés de dormir la nuit précédente. Si la baie d’Anchorage situé dans le parc national d’Abel Tasman nous protège de la houle, la tempête ne se laisse pas décourager par les caps au nord et au sud. Il ne nous reste qu’une solution : déguerpir aussi vite que possible. Un plan partagé par le skipper de la péniche-hôtel Aquapackers amarrée juste à côté à bord de laquelle il règne un silence inhabituel. Ni une, ni deux, ce dernier saute dans l’annexe et pointe en direction d’une bouée d’amarrage à quelques mètres de nous. « Vous devriez prendre celle-ci », nous lancet- il. À peine prononcé que déjà T.A. s’affaire sur le guindeau. Me cramponnant à la rambarde, je m’efforce de diriger le bateau vers la bouée, où le skipper attend, amarres à la main. Trempé jusqu’aux os, T.A. essaye de l’attraper, en vain. La deuxième tentative est la bonne. « La bouée a déjà tenu des bateaux de 13 mètres », nous rassure le skipper en jaugeant notre Kahu avant de prendre congé.

Un été étrange

DSC0271224 heures plus tard, la tempête s’est essoufflée et le ballet des ferries et des taxi-bateaux ramenant une kyrielle de touristes jusqu’au camping dans la baie reprend. Pourtant, la situation ne s’est pas normalisée, loin de là. « Les travaux de nettoyage vont prendre du temps », confirme le skipper de l’Aquapackers après avoir terminé son tour d’inspection. Le camping de la baie voisine Bark Bay est inondé. Des dunes sur les plages de sable ne reste plus qu’un mince trait doré et là où fleurissent d’habitude les fleurs blanches et roses des arbustes Kanuka, s’amasse désormais du bois flottant. Même une semaine après la tempête dévastatrice, des troncs d’arbres et autres éboulis projetés dans la mer flottent dangereusement entre Adele Island et la baie d’Awaroa.

Les cyclones sont un phénomène récurrent pendant les étés néo-zélandais. Entre novembre et avril, neuf à douze dépressions se forment en moyenne dans le bassin sud-ouest du Pacifique. Un ou deux atteignent généralement la Nouvelle-Zélande après avoir perdu de leur puissance. Cette année est résolument différente. Les records de chaleurs mettent tout le monde d’accord : c’est un été étrange. La faute non seulement à la fréquence accrue des tempêtes en général, mais également au nombre croissant de cyclones tropicaux. Autre phénomène inhabituel, les fronts météo frappent plus souvent l’île du Sud et non plus l’île du Nord. À l’heure actuelle, les chercheurs ne savent pas encore s’il s’agit d’une bizarrerie temporaire ou d’effets durables du réchauffement climatique.
En parlant de la météo : « Les marins de beau temps dépendent de la météo, les autres, les « tout-terrains » qui sortent par tous les temps, composent avec ce que la nature leur réserve. » Ces propos prononcés par un navigateur discutant avec nous à Motueka me reviennent à l’esprit quatre semaines plus tard lorsqu’une déferlante de plusieurs mètres s’abat sur notre bateau en fibre de verre. 50 noeuds et des vagues de trois mètres de haut nous forcent à virer de bord à la hauteur de la péninsule d’Aupouri au large du cap Reinga. Ces conditions musclées nous prennent de court. Prévoyants comme nous sommes, nous avons attendu une fenêtre météo favorable pour nous lancer dans cette étape de 500 milles, la plus longue de notre périple. C’est du moins ce que nous pensions… Quelques jours auparavant, nous avons dû reporter notre projet de rentrer à Auckland en longeant la côte ouest depuis le parc national Abel Tasman. À peine trois semaines après Fehi, un autre cyclone frappe la Nouvelle-Zélande : Gita ! Notre décision de patienter à Mana près de Wellington s’avère être la bonne. La marina nous protège du cyclone certes affaibli, mais qui souffle toujours à 120 km/h.

Petit bateau contre grosse mer

Photo-23.02« Au moment de quitter un port, je suis toujours nerveux », me confie T.A. lorsque nous larguons les amarres trois jours plus tard pour profiter des vents du Nord. Les navigateurs aguerris avec une bonne connaissance du plan d’eau préfèrent généralement la côte Ouest à cause du vent plus franc et des conditions imprévisibles qui règnent sur la côte Est, même si la mer de Tasman n’a rien de spectaculaire. Pendant des jours, on ne voit rien d’autre que la mer. « Même pour les pêcheurs, la région est trop éloignée », explique mon partenaire, un biologiste marin, alors que nous nous trouvons en pleine mer, à 60 milles de la côte ouest. Par contre, la nature est encore intacte. » La preuve vient quelques heures plus tard : à une centaine de mètres de notre bateau, nous repérons des baleines à bosse. Malheureusement, elles restent une exception. Nous n’apercevons ni dauphins Maui – ces petits et très rares cétacés vivant uniquement entre Taranaki et Manukau – ni requins, malgré le fait que la région au nord de Plymouth jusqu’à Raglan est réputée héberger la plus grande population de requins de Nouvelle-Zélande. En lieu et place d‘animaux marins, nous nous faisons surprendre par une mer déchaînée au large du Cap Reinga. Pendant trois jours, des rafales dignes d’un ouragan nous forcent à abandonner le contrôle de notre bateau, de nous laisser porter par la tempête et d’espérer que le Raven26 tienne tête aux vagues se fracassant sur le pont.
Huit jours plus tard, revenus sur le plancher des vaches, lorsque nous flânons à travers la petite ville de Russel au fond de la Bay of Islands, nous tombons sur une carte marine de James Cook. Quelle est notre surprise de découvrir que le célèbre explorateur a connu des difficultés au même endroit que nous trois siècles plus tôt. Les 200 derniers milles nautiques jusqu’à Auckland nous donnent l’impression de retrouver une vieille amie perdue de vue depuis longtemps. Dans ses bras, nous reprenons des forces après avoir survécu à des tempêtes mémorables.