Porte à porte

Alors que Foncia fait route à une douzaine de nœuds vers Cape Town sous grand-voile à ris suite à la casse de la partie haute de son mât ce mercredi matin, Virbac-Paprec 3 continue de s’échapper, cette fois en solitaire, et va quitter la nuit prochaine l’océan Atlantique. Mais les chasseurs n’ont pas dit leur dernier mot avec un anticyclone sur la route de la prochaine porte des glaces…

L’émotion et la déception étaient palpables lors de la visioconférence de ce mercredi midi avec Michel Desjoyeaux et François Gabart. Foncia a en effet brisé la partie haute de son mât entre les étais de solent et de trinquette alors que l’équipage naviguait depuis huit heures dans la même configuration de voile par un vent de Sud-Ouest de 25 à 30 nœuds, sur une mer agitée mais maniable. Aucune explication technique ne permet de cerner actuellement cette avarie et les deux marins doivent attendre que le vent de Sud-Ouest encore puissant, mollisse et passe au secteur Sud-Est avant de pouvoir monter dans le mât pour récupérer les morceaux du profil et faire le ménage dans les voiles coincées par leurs drisses (solent, gennaker). Le duo pensait mettre quatre jours pour rallier Cape Town par leur propres moyens et le pouce de Michel Desjoyeaux qui avait été entraîné lorsque le skipper a voulu retenir le génois à l’eau, n’est juste que douloureux. Les deux navigateurs n’avaient pas le moral après ce dur coup du sort et ont reçu de la part de tous leurs concurrents des messages d’amitiés.

Des glaces très Nord

Après le démâtage de Président au large du Cap-Vert, ils ne sont donc plus que douze tandems en course dans l’Atlantique Sud, mais déjà Jean-Pierre Dick et Loïck Peyron vont changer d’océan dès la nuit prochaine : Virbac-Paprec 3 devrait franchir la longitude du cap de Bonne-Espérance avant le lever du jour. Le leader bénéficie en effet encore de la poussée musclée de la dépression très creuse qui se décale rapidement vers les Kerguelen : le vent a donc basculé au Sud-Ouest 25-30 nœuds mais dans ce ciel de traîne, il est irrégulier sous les grains. Ce qui rend la navigation délicate pour adapter la voilure et/ou le cap afin de rester bien toilé : la mer n’est toutefois pas trop dure et le vent devrait progressivement mollir au fil de la journée de mercredi. Il va même franchement s’écrouler en fin de nuit de jeudi avec la formation d’une cellule anticyclonique pile sur la route vers la seconde porte des glaces…

La Direction de Course avait déjà ajouté une deuxième porte au vu de la concentration d’icebergs au Sud du 42°S, particulièrement sous l’Afrique du Sud et aux abords des archipels de Crozet, Amsterdam et Kerguelen. Depuis ce mercredi midi, ce sont deux autres portes des glaces qui ont été imposées aux navigateurs en raison de glaces présentes au-delà du 44°S ! La porte Crozet est ainsi située par 42°S entre le 52°E et le 57°E et la porte Amsterdam par 42°S entre le 78°E et le 83°E : les voiliers de la Barcelona World Race ne pourront donc pas passer sous l’archipel des Kerguelen et devront ensuite respecter la « barrière australienne » imposée par les services de sécurité en mer australiens. Le parcours est donc rallongé d’un peu plus de 200 milles avec ces deux nouvelles portes, mais surtout les opportunités tactiques sont plus limitées puisqu’il sera pratiquement impossible aux navigateurs de descendre en-dessous du 44°S…

Des hautes pressions partout !

Et de fait, la trajectoire nettement plus Nord imposée par cette multiplication des icebergs va transformer radicalement la stratégie et permettre des regroupements au fil des 18 000 milles et quelques qu’il reste à parcourir : la possibilité de friser, voire même de devoir traverser de hautes pressions est plus forte. Et d’ores et déjà samedi, Virbac-Paprec 3 ne peut éviter de percuter de plein fouet les calmes d’une cellule anticyclonique qui s’installe dans le Sud-Est de l’Afrique, tout juste à l’entrée de l’océan Indien. MAPFRE sera aussi ralenti par ce système météorologique, même si l’effet sera moins significatif. En revanche, Estrella Damm et Groupe Bel vont profiter de l’arrivée d’une nouvelle dépression venue de l’Atlantique pour accélérer très sensiblement à l’avant du front froid associé !

Le groupe des chasseurs de leader comprendra aussi Renault ZE revenu très fort ces derniers jours et Mirabaud. Mais les choses sont moins évidentes pour Neutrogena et Gaes Centros Auditivos qui ont du mal à s’extraire de l’anticyclone de Sainte-Hélène, décidemment très prégnante. Quant aux quatre retardataires, le temps va être très long pour atteindre le 39°S où se trouve la sortie du piège ! C’est de nouveau 200 à 500 milles supplémentaires qui vont séparer la tête de la queue de la flotte…

Classement du 26 janvier à 15 heures :

1 VIRBAC-PAPREC 3 à 18 292 milles de l’arrivée

2 MAPFRE à 617 milles du leader

3 ESTRELLA DAMM Sailing Team à 746 milles

4 GROUPE BEL à 778 milles

5 RENAULT Z.E à 867 milles

6 MIRABAUD à 1 050 milles

7 NEUTROGENA à 1 135 milles

8 GAES CENTROS AUDITIVOS à 1 183 milles

9 CENTRAL LECHERA ASTURIANA à 1 461 milles

10 HUGO BOSS à 1 522 milles

11 WE ARE WATER à 1 613 milles

12 FORUM MARITIM CATALA à 1 663 milles

ABN FONCIA

ABN PRESIDENT

Ils ont dit :

Michel Desjoyeaux, Foncia : « Actuellement, je n’ai pas d’explication. Quand on fabrique un bateau, ce n’est pas pour le casser. Pour le moment, nous n’avons pas les morceaux en mains, donc c’est difficile de connaître la raison de cette casse. Ces deux morceaux sont à 24 mètres de haut, toujours accrochés dans le gréement. La mer est trop importante pour prendre le risque de monter en tête de mât et récupérer les morceaux pour l’instant. C’était plutôt animé avec 2 à 4 mètres de vagues, mais le bateau est fait pour ces conditions de navigation : il devrait résister à ça ! On n’a pas réglé différemment le mât depuis cette nuit : on ne comprend pas pourquoi cela s’est passé. Après l’incident, le solent était livré à lui même avec énormément de mou dans l’étai. La voile gigotait à l’avant. François était à la barre pour maintenir le bateau vent arrière et j’ai essayé de ramener la voile à bord : il y a eu un à-coup et mon pouce est parti avec la voile. J’ai un peu mal, mais ça va, il bouge encore, il y a juste une petite égratignure… La mer est actuellement soutenue. Nous sommes avec l’équivalent de trois ris dans la grand-voile et pas de voile d’avant, car nous sommes vent arrière. Depuis l’avarie, la vitesse moyenne est de douze nœuds, ce qui nous propulse vers Cape Town qu’on devrait atteindre dans quatre jours. Nous avons réussi à saucissonner le solent avec une drisse. On attend que ça se calme pour pouvoir manœuvre la grand-voile et l’affaler. La coque n’a rien subi, le balcon avant est un peu tordu, mais c’est tout. On est toujours sous pilote… Avec François, nous sommes des gens assez pragmatiques. Il y avait une situation de crise à gérer en urgence : nous avons d’abord essayé de ramasser les morceaux et de sécuriser la situation. Le mal est fait, mais ce n’est pas la peine d’en vouloir à la terre entière. Ce n’est pas satisfaisant, car ce n’est pas ce que nous avions prévu. Maintenant il faut le vivre et le digérer tranquillement. Nous avons quatre jours pour le faire jusqu’à Cape Town.»

François Gabart, Foncia : « Forcément je suis triste : je pensais que nous irions plus loin mais pour moi c’est une aventure extraordinaire. Le bateau n’est pas allé plus loin et c’est comme ça. Ça ne nous enchante pas de rentrer à la maison, mais on fait avec. Des moments difficiles, il y en a toujours et abandonner une course a déjà dû m’arriver mais pas dans une course qui dure trois mois. C’est assez dur, ça fait mal, ce n’est pas agréable à vivre mais ça fait partie de la vie. Sur les bateaux il y a des moments forts et des moments plus difficiles, cela permet d’apprécier encore plus les bons moments… Je rêve de faire un tour de monde et naviguer dans les mers australes, cela aurait peut-être été trop facile de le faire d’un coup d’un seul avec Michel Desjoyeaux. Je relativise et je me dis que ce n’est pas si simple de faire le tour de la planète… Je sortais le calepin tout à l’heure pour essayer de m’occuper l’esprit en pensant à mon projet Vendée Globe. Je pense à un bateau avec un mât plus solide mais à des modifications majeures non plus : il y aura tout de même pleins de petites adaptations. »

Jean-Pierre Dick, Virbac-Paprec 3 : « C’est forcément une nouvelle assez surprenante et nous perdons un compagnon de jeu avec l’abandon de Foncia : la course va être différente et la casse est toujours difficile à vivre. Nous avons toujours essayé de préserver la machine, de ne pas dépasser certaines limites et de naviguer en bon marin, mais là nous allons encore plus naviguer en sécurité. Il y a des conditions de « nose diving » (i.e. l’étrave qui enfourne) et le vent peut passer rapidement de 22 à 32 nœuds : c’est là où ça devient dangereux et nous sommes vigilants. La mer est forcément agitée avec des vagues abruptes et assez courtes où l’on a tendance à piquer du nez dedans. Quand il y a 32 nœuds de vent, ça devient difficile.»

Liste des 14 équipages engagés

Central Lechera Asturiana: Juan Merediz (ESP) – Fran Palacio (ESP)

Mapfre : Iker Martínez (ESP) – Xabi Fernández(ESP)

Estrella Damm Sailing Team: Alex Pella (ESP) – Pepe Ribes (ESP)

Foncia: Michel Desjoyeaux (FRA) – François Gabart (FRA)

Fòrum Marítim Català: Gerard Marín (ESP) – Ludovic Aglaor (FRA)

GAES Centros Auditivos: Dee Caffari (GBR) – Anna Corbella (ESP)

Groupe Bel: Kito De Pavant (FRA) – Sébastien Audigane (FRA)

Hugo Boss: Andrew Meiklejohn (NZL) – Wouter Verbraak (NED)

Mirabaud : Dominique Wavre* (SUI) – Michèle Paret* (FRA)

Neutrogena: Boris Herrmann (GER) – Ryan Breymaier (USA)

Président :Jean Le Cam (FRA) – Bruno García (ESP)

Renault :Pachi Rivero* (ESP) – Antonio Piris (ESP)

Virbac-Paprec 3: Jean-Pierre Dick* (FRA) – Loïck Peyron (FRA)

We Are Water :Jaume Mumbrú (ESP) – Cali Sanmartí (ESP)

* deuxième participation