Réflexions nocturnes

Réflexions nocturnes

La nuit noire enveloppe les solitaires de la Route du Rhum – La Banque Postale de son manteau en ce quatrième petit matin de course. Mais à l’heure où les stratèges sont plongés dans l’expectative, tous attendent le retour de l’astre Lunaire et avec lui un premier début de réponse aux questions. En attendant, alors que Sidney Gavignet (Oman Air Majan) est en sécurité à bord d’un vraquier depuis hier soir, en course, Franck Cammas (Groupama 3) poursuit son insolente trajectoire sudiste et se paie le luxe d’accroître encore un peu son avance. Franck-Yves Escoffier (Crêpes Whaou!) quant à lui, mène toujours les débats en Multi 50. Chez les monocoques Imoca, Roland Jourdain (Veolia Environnement) a pris l’ascendant, quant Thomas Ruyant (Destination Dunkerque) et Andrea Mura (Vento di Sardegna), s’imposent en chefs de file en Class 40 et en catégorie Rhum.

 Mais où s’arrêtera-t-il ? Voilà bien la question qui doit tarauder les concurrents du leader chez les Ultimes. Déjà chronométré le plus rapide autour de la planète en équipage, Franck Cammas à l’air bien décidé à écrire son nom au palmarès de l’une des rares transatlantiques en multicoque qui doit manquer à son actif. Premier à la bouée du Cap Fréhel dimanche dernier, le skipper de Groupama 3 imprime depuis son rythme ; laissant un temps le meilleur siège à Thomas Coville (Sodebo), pour mieux lui reprendre à la faveur d’ une route au Sud.  Plein d’humilité par rapport à ses objectifs au départ de Saint-Malo, Cammas doit aujourd’hui prendre goût à la situation et à cette course en tête à bord de sa grande machine. Depuis la terre, le garçon laisse transparaitre le bonheur qu’il a d’être en mer et quand on sait l’importance du facteur plaisir dans la performance, on se dit que certains peuvent avoir quelques cheveux à se faire. Mais qu’on ne s’y trompe pas, le tableau n’a rien de figé sur cette neuvième Route du Rhum !  En effet, si le fameux anticyclone qui occupait les esprits depuis les premières heures de course a contraint les marins à un premier engagement, derrière non seulement la route est encore longue mais le scénariste parfois retors des histoires atlantiques n’a pas sorti tous les ressorts dramatiques de son chapeau. En attendant, Yann Guichard (Gitana 11) et Thomas Coville s’installent respectivement sur la deuxième et troisième marche du podium, l’un au Sud, l’autre au Nord, les deux pour la même cause : plus que tenir la cadence, faire la différence.

Chez les Multi 50, Franck-Yves Escoffier joue les patrons et enchaîne les empannages avec presque 70 milles d’avance sur Yves Le Blévec (Actual) et 192 milles sur Loic Fecquet (Maître Jacques). Dans le sillage de Groupama 3, le seul triple vainqueur de l’épreuve affiche maîtrise et philosophie… deux armes redoutables quand on connait le mental du Malouin. Mais là encore, gare à la suite du programme et aux ambitions de la concurrence.  

 Jourdain, Ruyant et Mura chez les monocoques

 En Imoca, Roland Jourdain s’est emparé hier soir des commandes d’une flotte qui déroule essentiellement son histoire au Nord. Suivi par Vincent Riou (PRB) et Armel Le Cléac’h (Brit Air), le tenant du titre chez les monocoques 60 pieds apprécie la situation à sa juste valeur. Mais tous gardent un œil dont on ne sait qu’il est perplexe ou envieux sur l’échappée menée par Michel Desjoyeaux (Foncia) et Arnaud Boissières (Akéna Vérandas). Partisan du Sud pour le contournement de l’anticyclone, le double vainqueur du Vendée Globe a profité de ces dernières heures pour adoucir sa plongée et arrondir sa route.

En Class 40, Thomas Ruyant confirme son aisance sur l’Atlantique mais aussi son excellent passage du petit au plus grand support. Nullement impressionné par la concurrence, le jeune nordiste assure et assume. Il n’en perd pas moins de vue le cavalier seul de Nicolas Troussel (Crédit Mutuel de Bretagne) dont on sait si bien que les coups tactiques peuvent parfois ressembler à une mise mort sportive pour la concurrence. Y a-t-il une « Troussel » dans l’air ? Réponse dans quelques jours. De la patience, c’est également ce qu’il faudra aux premiers concurrents de la catégorie Rhum, aux prises avec une zone sans vent. Avec une vitesse de 3,2 nœuds, le sympathique leader Andrea Mura n’affole pas les compteurs mais garde la tête haute.  

 Ils ont dit

 Armel Le Cléac’h (Brit Air)

« On est toujours bâbord amure, cap à l’Ouest. On a un vent de Sud-Sud-Ouest. Il s’est renforcé dans la nuit, on est travers au vent et on commence à accélérer avec des moyennes plus sympas qu’hier… On ouvre un peu les voiles et on va un peu plus vite. On a un beau ciel étoilé. Une mer un peu agitée, ça remue un peu, mais ce n’est pas la tempête ; ça avance entre 14 et 15 nœuds. On ne devrait plus trop faire du près… j’espère ! On se dirige vers un front. Par la suite on va récupérer du vent portant. On va voir ce que ça va donner par rapport aux deux options choisies par l’ensemble de la flotte.
Pour le moment le scenario est assez semblable à ce qu’on avait prévu avec l’équipe de Port-la-Forêt. La seconde partie de course n’est pas facile à comprendre. Les alizés ne se sont pas encore mis en place et on ne sait trop comment on va réagir. Je vais essayer de dormir un peu, j’ai eu de la bricole à faire, je me suis reposé après. Il faut récupérer avant le passage du front qui demandera plus de vigilance au niveau de la conduite. Il faut garder un rythme sans se mettre dans le rouge. La route est longue, on doit être à un tiers du parcours à peu près ».

 

Franck-Yves Escoffier (Crêpes Whaou !)
« Tout va nickel ! La nuit est noire, j’aurais voulu avoir des nuits comme à St Peterbourg où on avait deux heures de nuit ! Je suis à moitié aveugle alors il faudrait le projecteur et l’hélico au dessus pour éclairer ! Non tout va bien, je vais entre 18 et 20 nœuds l’écoute du gennaker à la main, j’ai bien dormi et mangé, j’entends les poissons volants qui tapent contre la coque.
La vie est douce mais il y a du boulot quand même pour avancer. Ce n’est pas pire que d’aller pécher à Terre-Neuve ! Ici il ne faut pas mettre l’engin sur le toit. Tant qu’il n’y a pas 40 nœuds au portant, ça le fait, là on n’a pas plus de 20 nœuds, donc c’est bien.
On aura du soleil ce matin, ça devrait être joli et on va avoir entre 15 et 20 nœuds, peut-être plus dans les petits grains. Le programme de la journée est de faire la route dans le bon sens, c’est du tout droit au but !

Ce ne sont pas toutes les mêmes « Route du Rhum » ! En ’98 c’était vraiment la découverte du solo, au Nord à tirer des bords, ensuite la seconde a été plus mouvementée, mais c’était sympa avec le bateau que j’avais ! Dans l’ensemble, depuis Saint-Malo je n’ai pas encore bordé les voiles, on est parti pour faire une Route du Rhum sous gennak. Pour le moment ce sera que du portant ».

 Thomas Ruyant (Destination Dunkerque)

« Je suis en train de regarder le classement à l’instant ! J’ai l’air d’aller vite donc c’est plutôt bien, je suis content ! La météo n’est pas très simple et, même à moyen terme, ce n’est pas clair. C’est encore pire à long terme, donc il faut trouver la solution. Pour le moment je fais un bord obligatoire pour aller chercher le front qui coupe l’anticyclone au plus vite avec le bon angle. Nico va peut-être essayer de nous faire une « Troussel » avec son option ! On verra si ça paye ou pas ! On a plein de petites dépressions qui empêchent les alizés d’être puissants, donc j’ai du mal à croire que ca puisse passer par le Sud, mais sur les dernières transats on ne croyait pas en cette option et, finalement, ca passait. Donc on verra en arrivant en Guadeloupe ! Je savais que ça allait être compliqué par rapport à mon expérience, car on a moins d’outils sur un Mini : c’est moins compliqué. Alors que là on a de grosses options à jouer.

On sera au portant vers la fin, ce sera assez fort… Le bateau est stable sous pilote donc ça permet de se reposer facilement en prévision de la suite, on engrange du sommeil ».