Rodolphe Gautier, président du Bol d’Or Mirabaud

Texte :

Une chose est sûre, le Bol d’Or 2019 restera dans les mémoires. La violence des éléments qui se sont déchaînés a suscité son lot de débats, aussi bien du côté de l’opinion publique que des navigateurs aguerris. Au vu de cette expérience, la plus grande régate sur plan d’eau fermé du monde n’échappe pas à une réflexion sur la notion de sécurité.

BOM2019_Loris-von_Siiebenthal01323Le grain survenu durant le Bol d’Or Mirabaud a mis à rude épreuve les équipages et le matériel. Heureusement, aucun accident grave n’est à déplorer, mais du point de vue de l’organisateur, peut-on considérer cela comme un avertissement ?

Ce n’est pas un avertissement, mais plutôt une piqûre de rappel. Les orages font partie de l’ADN du Bol d’Or Mirabaud, sauf qu’en général, ils surviennent de manière plus localisée et moins violente. On constate aussi qu’avec le progrès technologique, nous sommes désormais en mesure de prévoir quasiment au quart d’heure près l’arrivée du grain et son intensité, ce qui permet à l’organisation d’anticiper quels concurrents seront frappés, à quel moment et à quel endroit. Avec cette édition dantesque, nous avons pu valider l’efficience de nos procédures de surveillance. Cela dit, tout est toujours perfectible et au bout du compte, il s’agit d’une question de moyens et de politique.

Certaines réactions après course vous ont-elles surpris ? Que pensez-vous de ceux qui disent que la course aurait dû être annulée ?

Je comprends parfaitement que certains se posent la question, a posteriori. Il faut toutefois souligner que les questionnements proviennent essentiellement du public et des spectateurs qui ont eux-mêmes été frappés par la violence des événements à terre. À partir du moment où l’ensemble du bassin lémanique est touché par des inondations, de la grêle et des arbres couchés, la question du maintien d’une régate de voiliers émerge assez naturellement dans l’opinion publique qui ignore qu’il est plus périlleux pour les concurrents d’interrompre la course que de les laisser agir en bon marin. D’ailleurs, à ma connaissance, aucun concurrent n’a émis cette possibilité, ni en amont de la course lorsque le risque était établi, ni après la course, malgré la violence de l’orage subi.

Avec le recul, nous aurions peut-être dû envisager de ne pas autoriser certaines classes particulièrement exposées à prendre le départ. Il s’agit de l’une de nos pistes de réflexion pour la prochaine édition. Concrètement, nous aurions pu cette année, interdire aux multicoques C1 de prendre le départ, car dans les conditions annoncées, ces petites unités chavirent à tous les coups puis roulent sur l’eau ce qui met en danger leurs deux équipiers.

Au regard de votre expérience sur l’édition 2019 et de la force des éléments qui peut parfois être sous-estimée par rapport aux relevés réels, comment votre dispositif va-t-il évoluer à l’avenir ?

BOM2019_Nicolas-Jutzi_0063En matière de prévention et d’information des concurrents, on ne peut pas faire beaucoup mieux. Notre immense chance, entre guillemets, est que l’orage a d’abord balayé Genève, ce qui fait que tous les bateaux de surveillance ont pu se regrouper pour remonter la flotte et avertir les régatiers de la violence du grain à venir. Malgré tous ces efforts, il y en aura toujours qui chercheront à garder toute la toile jusqu’au dernier moment pour grapiller quelques mètres. C’est souvent ceux-là qui cassent du matériel, mais en parfaite connaissance de cause.

Pour le reste, nous ne devons pas non plus verser dans la paranoïa, il y a toujours eu des orages au Bol d’Or. De deux choses l’une. Si un orage est annoncé lors du départ, alors oui nous retarderons le coup d’envoi car tous les bateaux sont concentrés dans la rade, sans échapatoire. Mais quand l’épisode orageux survient en fin daprès-midi ou en début de soirée, le bon sens voudrait surtout que les concurrents réduisent ou affalent leurs voiles, s’équipent de leur matériel de sécurité et mettent la course entre parenthèse pendant les quelques minutes que durent généralement un front. Pour appuyer la prévention, nous allons rendre l’application Météo Suisse obligatoire pour chaque concurrent afin que tous recevent les alertes en temps réel en amont d’un grain.

Où s’arrête la responsabilité des organisateurs et commence celle des participants ?

Le principe est simple : au moment où le skipper lâche sa bouée ou décide de sortir du port, il est responsable de son embarcation et de son équipage, qu’il soit en course ou non. La responsabilité de l’organisateur se mesure au risque concret créé, par exemple vis-à-vis des spectateurs ou si les marques de passage exposent les concurrent à un risque accru d’échouage. Au final, chacun est libre de prendre le départ – certains ont d’ailleurs renoncé cette année compte tenu des prévisions – mais nous n’enverrons jamais 500 bateaux prendre le départ en plein orage. Le risque humain serait trop grand. Du côté de l’organisation, on ne peut pas sans cesse apporter plus de moyens, multiplier les zodiacs, au risque de déresponsabiliser le marin et de le rendre plus vulnérable lors de chaque situation exceptionnelle. Même si cette année beaucoup de participants ont dû demander assistance, tout comme en 2017 avec la grosse bise au moment de rentrer dans la SNG une fois la ligne d’arrivée franchie, nous devons faire attention à ne pas créer de fausses attentes. Reste enfin et surtout que le week-end du Bol d’Or, le lac n’est jamais aussi bien quadrillé avec près de 3’000 marins sur l’eau et toutes les équipes de sauvetage aux aguets.

Auchoix_LS01146D’autres enjeux vont également faire couler de l’encre concernant la sécurité, notamment avec l’arrivée de bateaux de plus en plus rapides à l’image des TF35. Comment ces évolutions vont-elles être prises en compte dans votre approche de la notion de risque ?

Il y a un gros travail d’éducation par rapport aux spectateurs qui suivent sur l’eau, et nous travaillons actuellement sur plusieurs scénarios avec les représentants de la classe. Laissons déjà le bateau naviguer pour voir comment il se comporte. La plus simple des options serait bien sûr, selon leur nombre, de les faire partir devant, sur une ligne de départ distincte, mais cela ne veut pas forcément dire que d’autres bateaux aux vitesses très différentes ne les rattrapent pas à un moment donné selon les conditions. Cette réponse n’est donc pas suffisante. Il est toutefois certain que ces équipes de professionnels devront participer activement au dispositif de sécurité pour pouvoir prendre le départ, car le risque de collision est exponentiel avec la vitesse. Imaginez un départ venté avec les 500 voiliers, les 300 bateaux spectateurs, la flotte des Belle Époque de la CGN au complet et ces bateaux qui dépassent les 30 noeuds, on comprend que la situation dans la rade est très délicate. On ne voudrait pas se faire refuser l’autorisation d’organiser la course par les autorités faute d’anticipation. En définitive, qu’il s’agisse de ces bateaux ou des C1, on voit que tous ne sont pas égaux face à la notion de risque. Un Psaros 33 ou un Surprise n’a évidemment pas les mêmes problèmes, mais c’est aussi ça l’esprit du Bol : on navigue avec le bateau de son choix pour en tirer le meilleur.

Vous qui étiez sur votre M1 Safram durant le grain, quelle image retenezvous de l’édition 2019 ?

Au-delà de la force des éléments dont on a abondamment parlé, je dirais aussi l’absence totale de visibilité à plus de 50 mètres pendant une bonne vingtaine de minutes. C’est très rare sur le Léman et cela rappelle deux choses. D’une part, le port du gilet est indispensable, avec sur soi le sifflet, les cyalumes et les fusées réglementaires. D’autre part, en cas de pépin et de besoin impérieux d’assistance, il ne sert à rien de tirer ses fusées tous azimuts si personne n’est à vue. Mieux vaut attendre cinq minutes de plus si possible, car l’orage finira toujours par passer.