Service après vent

Le cap Horn dans le tableau arrière, Groupama 3 n’a plus du tout les mêmes conditions météo : le vent portant a fait place à des brises contraires qui n’empêchent pas le trimaran géant de porter de maintenir son avance. Mais Franck Cammas et ses hommes savent que la ligne d’arrivée à Ouessant est encore à 6 800 milles…

Il faut croire que le sinistre caillou découvert par Lemaire et Schouten le 31 janvier 1616 attire les regards et aimante les navires qui passent le détroit de Drake ! Groupama 3 était en effet passé très au large du cap Horn jeudi à 18h30 TU, mais une heure plus tard, une rotation au Nord-Est d’un vent plus faible incitait Franck Cammas et ses neuf équipiers à virer de bord pour suivre la longitude du rocher le plus Sud de l’Amérique, puis à retrouver le chemin qui mène à Ouessant juste au pied de la falaise. Histoire aussi de prendre quelques photos pour immortaliser ce moment fort d’un tour du monde alors que le soleil se couchait à l’horizon…

« Hier soir, c’était plutôt mou en approchant le cap Horn, ce qui est assez inhabituel dans ces coins-là ! On a même failli le passer trois fois… On s’est finalement retrouvé au pied du caillou : c’était superbe. Depuis, nous sommes repartis à fond sur une mer plate bien agréable. Le vent a en plus tourné au secteur Nord-Ouest : on fait un bon bord au travers. Les trois nouveaux cap-horniers (Bruno, Steve et moi-même) étions très contents puisqu’on a eu le droit à un morceau de chocolat… Le cap est assez haut, plus imposant que sur les photos ! Et cela donne envie d’y retourner en croisière pour naviguer dans les canaux de Patagonie. » indiquait Franck Cammas à la vacation radio de 12h30 avec le PC Course parisien de Groupama.

La joie du gardien de phare au moment du coup de minuit

 Depuis l’île d’Auckland au Sud de la Nouvelle-Zélande, Franck Cammas et ses cap-horniers n’avaient pas vu de terre et encore moins d’autres bateaux ou entendu de voix par radio VHF…

« Ronan a échangé en portugais avec le gardien du phare du cap Horn : il lui a dit qu’on venait de Brest, mais quand il a répondu qu’on allait aussi à Brest, il n’a pas bien compris ! » C’est donc vers minuit (heure française) que Groupama 3 est réellement entré dans l’océan Atlantique : « C’est une belle grosse falaise ! Mais on est content d’en avoir fini après quatorze jours dans du vent fort et des mers dures. Même si c’était superbe de naviguer sur ces belles vagues de sept mètres de hauteur du Pacifique, c’est un peu la délivrance après les vitesses élevées que nous avons tenues. C’est plus cool ! On va ouvrir une bouteille au bar des sports ce soir… » ajoutait Steve Ravussin.

Quant au troisième cap-hornier du jour, Bruno Jeanjean était aussi enthousiaste d’avoir passé ce fameux Horn : « C’est un passage important dans la vie d’un marin ! Les conditions étaient idéales pour le voir de près : c’est la marque ultime des mers du Sud. Et cela va aussi rendre le dernier tiers de ce parcours autour du monde très tactique puisque nous n’avons pas beaucoup de marge. Nous n’avons pas pris de risque jusque-là et nous avons eu la chance d’avoir des conditions météorologiques plutôt coopératives. Maintenant, il faut s’attendre à devoir exprimer toutes nos compétences, en manoeuvres, à la barre et à la table à cartes ! Cela sera compliqué, ce sera certainement serré à l’arrivée, mais ça donne du piment à cette remontée de l’Atlantique. »

Pressions, décompression, expressions

 Le vent devrait rester stable ces prochaines heures en étant modéré, ce qui change des dépressions du Pacifique : la mer n’est plus formée, le soleil est de la partie, les vagues n’arrosent plus le barreur et l’équipage en a profité pour ouvrir quelques instants toutes les écoutilles afin d’aérer l’intérieur. Mais les températures restent fraîches sur les Cinquantièmes et Franck Cammas et ses neuf équipiers devront encore patienter deux jours avant de pouvoir réellement sécher le bateau comme les corps… Après la pression du Pacifique, place à la décompression de l’Atlantique ! Les trois nouveaux cap-horniers étaient d’ailleurs fort loquaces pour exprimer leur satisfaction d’avoir atteint cette troisième borne du Trophée Jules Verne.

Mais si le trimaran géant file encore bon train vers le Nord-Est, il va devoir faire face à des vents contraires ces prochains jours : Groupama 3 va contourner l’archipel des Falkland très au large par l’Est et encore rallonger sa route, un détour qui s’additionne aux 1 100 milles supplémentaires parcourus entre Ouessant et le cap Horn par rapport à la trace de son prédécesseur, Orange 2… Des milles en plus, mais des vitesses moyennes largement suffisantes (près de trente noeuds) pour maintenir un avantage de 150 milles. Encore un paradoxe puisque Bruno Peyron et son équipage avaient été très rapides pour cette remontée de l’Atlantique Sud (8j 05h 36′) jusqu’à l’équateur en bénéficiant de vents portants jusqu’au Brésil quand Franck Cammas et ses hommes naviguent au débridé dans une brise modérée… Finalement des conditions pas si défavorables que ça pour le trimaran qui affectionne particulièrement le vent médium et la mer plate !