Shaker ibérique

 

Après 48 heures de course dans cette Transat Bénodet – Martinique, les solitaires sont définitivement entrés dans le vif du sujet au large du Cap Finisterre. Soumis à des vents violents et une mer hachée depuis la nuit dernière, la plupart avouait souffrir de ces conditions plus que musclées. Le flux de Nord Nord Est soufflant 6 voire 7 Beaufort les plonge en effet dans une machine à éprouver les hommes et le matériel. A bord des monotypes, on dénombre les premières casses alors qu’en tête, la valse des leaders continue, couronnant, à 16 heures, le jeune Nicolas Lunven (Generali).

 

Annoncée comme idéale au départ de Bénodet dimanche dernier, la partition météo porte donc actuellement un premier coup au moral des troupes. Le fameux épisode perturbé et clairement identifié depuis plusieurs jours est en effet venu s’incarner dans une nuit et une matinée placées sous le signe d’une navigation plus que tendue aux abords du Cap Finisterre. Rivés à la barre, les dix-sept solitaires n’ont connu aucun répit, se concentrant sur une conduite rendue très sensible dans des conditions de vent et de mer très fortes. Au sein de la flotte, que l’on soit devant ou en fin de classement, on joue la prudence et l’économie côté toile. Tous savent que sur une course transatlantique conjuguée aux allures portantes, nul ne peut prétendre à la victoire finale en étant privé de l’un de ses spis. Dans ce contexte, chacun tend à réduire la voilure et très rares sont ceux qui affichent encore toute la surface. Ainsi, les gardes robes du moment sont-elles davantage composées de la combinaison grand-voile arrisée/solent quand les fameux « ballons » sont, quant à eux, remisés dans les soutes. L’heure est donc à la préservation des acquis quand il est encore temps. Nombreux étaient en effet les marins qui déploraient à la vacation de midi, la perte totale ou partielle d’un de leurs spis et confiaient avoir levé le pied en prévision de la suite. Ainsi, d’un bord à l’autre, les figaristes vont-ils devoir démontrer toute la polyvalence dont ils savent faire preuve, les fins barreurs se muant en couturiers pour garder tous leurs moyens.

La politique du gros dos

Aux avant-postes, les gros bras de la série résistent tant bien que mal aux assauts des éléments. Impressionnant de sérénité, confiant même prendre un réel plaisir à la confrontation, Nicolas Lunven poursuit sa route avec maîtrise et retrouvait à 16 heures les commandes de la flotte. Dans son sillage, Erwan Tabarly (Nacarat) garde le rythme devant Thomas Rouxel (Bretagne – Crédit Mutuel Performance) qui avouait à la vacation de la mi-journée avoir déchiré son petit spi et endommagé son solent. Quatrième, Gildas Morvan (Cercle Vert) naviguait en bon père de famille avisé, focalisé sur la prudence et l’anticipation. Jouant un temps la dissidence en conservant une trajectoire décalée dans l’Est, Eric Péron (Macif 2009) rentrait dans le rang après un empannage déclenché ce midi. Du côté des amateurs, entre fortunes diverses et casses plus ou moins gênantes, on fait le dos rond à l’image d’un Yannig Livory (One Network Energies) ou de Louis-Maurice Tannyères (ST Ericsson). Mais pour ces derniers comme pour les autres, l’objectif reste le même : gagner le Sud pour renouer avec la stratégie.

Accalmie en vue

Cueillis à froid, les dix-sept solistes devraient retrouver des conditions plus maniables dans les heures à venir et regagner, à la faveur de leur descente, une navigation dans des vents de Force 5 de secteur Nord Nord Est marquant des oscillations assez significatives. Côté confort à bord, la situation devrait donc revenir à la normalité d’une course transatlantique. Côté stratégie, il semble que ce soit une autre histoire et que la divergence des modèles viennent semer le trouble. Le prochain chapitre s’annonce donc plus reposant pour les organismes et les machines, mais autrement plus déroutant pour les tacticiens. Affaire à suivre…

Ils ont dit…
Thomas Rouxel (Bretagne – Crédit Mutuel Performance)

« Il y a un peu de casse à bord. C’est le jeu. J’ai par exemple déchiré mon petit spi et endommagé mon solent. J’ai d’autres petits détails mais moins grave que ça. Je n’ai pas vraiment dormi les deux premières nuits. La nuit dernière, on avait du vent et de la mer, il fallait gérer ça. On était sous un bord de largue serré sous spi. On ne pouvait pas trop dormir. Hier, j’ai vu pas mal de billes de bois assez longues, des espèces de poutres en bois. J’en ai d’ailleurs tapé une sur le côté mais a priori, pas de dégâts. C’est assez dangereux et heureusement, on n’en a pas eu cette nuit. Ces prochaines heures, ça va évoluer pas mal, puisque je fais route sous solent depuis 8h30 ce matin, alors que normalement, je devrais être sous spi. Je ne suis pas le seul dans ce cas là, mais ce n’est pas aussi bien que ce que j’aurai rêvé. On a encore 37 nœuds et on a eu jusqu’à 42 nœuds. Dans ces cas là, on déchire les spis. Je ne pense pas être le seul mais moi, j’ai fait ça bien. La course est encore longue et je vais encore en avoir besoin. Je vais essayer de réparer. Ce n’est pas gagné car je l’ai quand même bien déchiré. Je pense que c’est récupérable. Le problème du petit spi, c’est que c’est celui que l’on met quand il y a du vent fort. Quand ca claque fort, il lâche. Je ne sais pas si ça va tenir longtemps. J’attends que le vent mollisse pour le renvoyer et on verra ce que ça donne « .

Gildas Morvan (Cercle Vert)

« Cette nuit, c’était beaucoup de mer, 3 mètres de mer. On a eu des rafales jusqu’à 40 nœuds donc une mer croisée assez dure à passer. Il a fallu jouer avec les configurations de voilure, entre le grand spi, le petit spi…C’était assez fort, avec une mer abominable, donc j’ai mis le génois carrément. On est obligé de protéger le matériel quand même, car ces bêtises, ça peut couter cher. Sans spi, pour faire la transat, c’est foutu. Il faut faire attention. J’ai fais un coquetier à un moment sans faire exprès. J’ai dû passer plus de 30 minutes à le défaire. Il y a des moments où il faut économiser le bateau et faire attention au matériel. Donc pas de problème à bord, j’ai fait attention, c’était moins 2, j’ai failli casser le spi, c’était chaud. J’ai réussi hier depuis le départ à dormir deux fois 20 minutes, je crois, mais depuis impossible de dormir. Il fallait barrer constamment avec la mer qu’il y avait et avec la fatigue et l’état de la mer, les rafales. Il faut savoir dire stop. Actuellement, c’est toujours du portant. On savait que ça allait être dur le Cap Finisterre avec un vent de Nord Est. C’est souvent assez chaud et puis il va se passer des choses plus tard. C’est sûr, ces conditions là, quand on veut vraiment jouer on attaque fort et qui perd gagne. On peut casser du matériel. Il faut savoir lever le pied et se ménager un peu. Il va se passer des choses sur toute la traversée. On va dire que c’est la première partie : le Golfe de Gascogne et le Cap Finisterre qui sont assez difficiles. J’ai affalé, mis le génois et je regarde les fichiers météo pour la suite. Il faut savoir faire un break, manger, dormir ». ?

Nicolas Lunven (Generali)

« Tout va bien. Il y a de quoi s’occuper. Je viens de d’empanner. Il y a 33 nœuds à l’anémo. J’ai voulu faire mon malin, j’ai mis le grand spi, je ne suis pas sûr d’avoir pris la meilleure décision qui soit. C’est bien, il fait super beau, il y a du soleil. Ca avance vite. Pas de casse pour le moment, je touche la table à cartes qui est en bois. J’ai juste passé la journée de lundi, dans les tableaux électriques car j’avais un souci de pilote. Je n’ai pas l’impression d’avoir entièrement réglé le problème, mais il y a du mieux. Pour le moment, je m’éclate bien. Les conditions sont sympas. Je m’amuse. Avant de partir j’avais la trouille de m’ennuyer sur le bateau, seul pendant trois semaines car, je ne l’avais fait qu’ à deux pour le moment. Je suis débordé, je n’ai pas eu le temps de faire un repas. J’ai hâte que le temps mollisse pour manger, ranger le bateau. C’est un peu le bordel, il y en a partout. La situation météo est assez complexe et elle a l’air de se décanter, mais pas de la manière dont on l’aurait souhaité. J’essaye de suivre une trajectoire cohérente et faire ce que j’ai envie au niveau météo. Je préfère être à la barre plutôt qu’être assis, à la table à cartes, à prendre des classements, à les charger sur l’ordinateur. Ce n’est pas ma priorité pour le moment. Au niveau sommeil, je me mettrais 19/20. J’ai réussi à me reposer dans des créneaux intéressants pour la marche bateau. Ce matin, j’étais donc frais pour barrer ».

Louis-Maurice Tannyères (ST Ericsson)

« Un peu à la traine parce que je n’ai pas été très bon. Là on a pas mal de vent et c’est quand même assez dur. J’ai affalé le spi il y a à peu près quatre heures. Je n’ai pas beaucoup dormi, parce qu’il y avait sans arrêt des manœuvres. Maintenant je suis sous solent et grand voile haute. Je viens de faire un empannage pour sortir du Cap Finisterre. Il y a une grosse mer, 35 nœuds en rafales et après ça descend dans les 30 nœuds établis. Pour l’instant je n’ai pas trop le courage de renvoyer le spi. J’ai cassé un bras de spi et le hale-bas de tangon. J’essaie de préserver parce que sinon je ne vais jamais arriver jusqu’au bout. Ca va durer encore cinq/six heures, ça devrait se calmer quand même pas mal. Le moral ça va, tout va bien. J’avais un peu le mal de mer la première demi-journée mais maintenant ça va, on s’est acclimaté. J’ai fait pas mal d’heures de barre depuis le départ. J’ai dormi une heure et demie au total, et j’ai fait pratiquement tout le reste à la barre avec beaucoup de manœuvres et de changements de voiles ».

Yannig Livory (One Network Energies)

« J’ai affalé le spi parce que j’ai cassé le hale-bas de tangon en début de nuit et je n’ai pas réussi à réparé ça cette nuit, j’ai attendu qu’il fasse jour. C’est un peu le bazar. C’est bon maintenant c’est réparé, mais je n’ai toujours pas mis le spi et je ne le mettrai pas ! Ca monte à 40 nœuds, le bateau bouge de tous les côtés, c’est un peu sport. Il y a des bons petits talus de temps en temps, on vient de passer sous un d’ailleurs. Ca va se passer, il y a encore une petite journée comme ça et ça va le faire. Il faut être un peu marin dans ce cas là. On fait le gros dos. Ca monte à 40 nœuds, on va pas faire le malin. Il y a un petit peu de vent, on s’attache quand on est dehors. On fait un peu gaffe, ça va durer vingt jours, on ne va peut-être pas tout casser la deuxième journée. Ce sont des conditions assez classiques au Cap Finisterre. Sur vingt jours de course mon objectif est de me placer où je veux être et y aller sans avoir trop de dommages ».

Amaiur Alfaro (EDM Pays Basque Entreprises)

« La fatigue commence à s’accumuler, je n’ai pas trop dormi. Depuis le premier soir, j’ai de l’eau qui rentre à l’arrière du bateau et toutes les deux heures je sors un seau d’eau. C’est un peu pénible. Sinon tout va bien, le moral est bon. Cette nuit j’ai affalé le grand spi, j’ai empanné et j’ai envoyé le petit spi. Ca surfe à 18/19 nœuds, c’est extraordinaire mais c’est difficile de tenir le rythme. J’ai affalé le petit spi parce que je commençais à faire souffrir le gréement. Je suis sous génois et je me repose un peu. De côté des voiles tout va bien. J’ai une mâchoire de tangon qui s’est cassée et le hale-bas de grand-voile aussi. Heureusement que j’ai pris deux tangons comme ça je peux utiliser l’autre à 100%. Là c’est parti jusqu’à demain, tout le long du Portugal. C’est bien musclé, il y a un super niveau et des super conditions. Si je fais de la voile c’est parce que j’aime ce type de conditions. Je regrette d’être un peu fatigué, sinon j’aurai envoyé le spi parce que c’est trop bon! »