Tension au Nord, pression au Sud

Quinzième jour de course dans cette Transat AG2R LA MONDIALE et toujours ce suspense hitchcockien qui règne sur les 25 duos. Avec 668 milles d’écart en latéral entre les concurrents les plus au Nord, Kito de Pavant et Sébastien Audigane (Groupe Bel), et Nicolas Lunven et Jean Le Cam (Generali), partis quant à eux dans le « grand » Sud, rarement le champ des possibles n’aura été aussi vaste. Touchés par une nuit difficile, les partisans d’une route un peu plus directe ont toujours les faveurs du classement ce matin, Joseph Brault et Antoine Koch (Gaspé 7) pointant en tête devant Yann Eliès et Jérémie Beyou (Generali – Europ Assistance) et Adrien Hardy et Stanislas Maslard (Agir Recouvrement).

 

Il est des nuits plus difficiles à traverser que d’autres et les voix des marins actuellement sur le podium de la Transat AG2R LA MONDIALE s’accordaient toutes à classer celle qu’ils étaient entrain de vivre parmi les plus exigeantes. Depuis hier soir, le régime de vent auquel les concurrents de tête étaient soumis s’est encore dégradé, laissant place à une succession de grains sans vent venant contrarier leur progression. Dans ce type de conditions, une adaptation à l’imprévisible est de mise à chaque instant. Les surfaces de voile jouent la négociation, le spi alternant avec le génois pour ne rien perdre des plus précieux des petits airs. A la faveur de cette nuit dont la pleine Lune ne suffit pas à éclairer les esprits et l’avenir des uns et des autres, le duo Joseph Brault-Antoine Koch a pris le commandement des opérations en jouant une trajectoire centriste ces derniers jours… malgré lui? A bord de Gaspé 7 on confiait effectivement ce matin « naviguer à l’ancienne » depuis plusieurs jours, suite à des problèmes de téléphone satellite et se retrouver contraint à faire sa route sans se soucier des autres. Handicap certain côté météo, le fait de ne pas pouvoir recourir aux informations sur le positionnement de la flotte avait toutefois pour Antoine Koch le mérite de leur laisser une belle liberté de route. Complétant le podium de ce lundi matin, Yann Eliès et Jérémie Beyou et Adrien Hardy et Stanislas Maslard lisaient dans un avenir plus ou moins proche et paraissaient attribuer au prochain empannage déclenché par les sudistes la fin de leurs illusions. Embarqués sur une voie qui ne propose guère aujourd’hui de sortie évidente, les nordistes se font des cheveux mais ne perdent pas espoir et tentent une fuite vers le Sud Ouest.

 

Qui empannera le premier ?

Au Sud donc, les dernières indications laissaient à penser que les tandems bénéficiaient de conditions leur permettant d’allonger un peu la foulée et surtout de se trouver confortés dans leur idée de grand plongeon. L’heure n’était ce matin pas encore à l’empannage attendu par les observateurs tant on lui accorde les vertus d’un début de dénouement, mais à l’accentuation de la trajectoire. Quand ces duos mettront le clignotant vers Saint-Barth, il sera peut-être temps pour eux d’afficher quelques raisons de se réjouir. Reste à savoir qui osera être le premier à déclencher la manoeuvre, se risquant à un timing trop court peut-être. En attendant, d’un jour à l’autre, les espoirs passent du Nord au Sud, sans pour autant qu’une quelconque conclusion ne puisse en être tirée. Même si certaines façades semblent présenter un début de fissure, aucun ne s’avouera vaincu et c’est bien là tout le sel de cette Transat AG2R LA MONDIALE.

 

Au coeur de la course à bord d’Ocean Alchemist

 

La diagonale des fous

Tous attendent ! Tous descendent sur une diagonale Nord-Ouest /  Sud-Est ! Pour combien de temps encore ? Comme si un  immense silence régnait sur la flotte. Certains commencent à se tendre. Le claquement des voiles dans le Nord peut rendre fou comme le soulignait hier soir Richard Lédée. La recherche de la moindre risée use . On a le sentiment d’être dans la poignée de secondes avant le coup de feu du 100 mètres des Jeux Olympiques. Tous observent en continuant vers le Sud. Qui sera a le premier à tenter le « jibe », ce fameux empannage tant attendu qui mènera enfin la flotte vers Saint Barth ? Quand on sait que  certains ont mis leur « way point » d’alerte à encore 130 milles dans le Sud, on se dit que les premiers craqueront dans la journée ; la tentation est trop forte.

Au Nord de la flotte, ils commencent à entrer, comme prévu, dans la zone sans vent qu’il va falloir traverser, cette zone où il va falloir chercher le moindre souffle d’air en avant du grain. Au Sud, l’Alizé  s’installe tranquillement, 12 à 13 nœuds pour l’extrême Sud avec lequel nous nous trouvons. Nous sommes prêts, impatients même.

Cette dernière journée vers le Sud risque d’être longue, très longue.

 

Ils ont dit…

Antoine Koch- Gaspé 7  (1er au classement de 5h)

« On a de nombreux grains sans vent. On essaie d’avancer comme on peut pour traverser cette zone. On avait du vent en milieu d’après-midi et en début de soirée les grains sont arrivés avec de bonnes risées, puis plus rien. On empanne beaucoup pour y échapper ou les utiliser le mieux possible. De temps en temps, on a de bonnes risées, jusqu’à 15 nœuds de vent et puis tout s’arrête d’un coup, la pluie arrive et le vent tourne à 180°. On y va comme on peut et on pense que la porte de sortie est dans le Sud/Ouest, donc on essaye d’avancer dans cette direction car notre Waypoint est à 100 milles nautiques de notre position actuelle soit environ 24 heures.

Au début, nous étions tous les deux sur le pont, mais le vent est régulier, donc nous essayons de maintenir nos quarts pour ne pas griller nos réserves. Tant qu’on avance, on garde nos quarts bien réguliers, au cas où la situation se complique, pour ne pas entamer nos réserves.

Depuis 3 jours, on navigue en aveugle, à l’ancienne. En termes de stratégie, on se concentre plus sur les éléments et la route. Cela enlève la pression de recevoir le classement toutes les 3 heures. En revanche, on ne peut pas anticiper et on ne peut pas utiliser les outils d’analyse, les routages comme les autres. Ce qui est gênant c’est que pendant plusieurs jours, nous n’avons pas eu les mêmes armes que les autres, j’espère que ça ne nous a pas trop gêné, on verra bien.

En tout cas, on prend beaucoup de plaisir, on a eu de super conditions jusqu’à maintenant, les couleurs sont magnifiques et les dégradés de bleu incroyables ! »

 

Yann Eliès – Generali-Europ Assistance (2e au classement de 5h)

« Notre nuit a été difficile, mais on s’y attendait ! On a essayé d’avancer sous la pluie en alternant spi/génois.

Gaspé 7 prend l’avantage dans le Sud, il va tout droit. Quand les gars du Sud vont se décider à empanner, ils vont très vite revenir dans la course et là, ça va être difficile ! On se bat avec ce que l’on a, on verra bien… Je pense qu’ils ne sont pas loin de l’empannage mais je n’ai pas regardé en détails quand exactement.

Notre programme du jour c’est du « gagne-petit ». On essaye d’exploiter au mieux les bascules et de rester dans un couloir de vent correct d’une petite dizaine de nœuds au mieux. C’est pas mal de boulot mais ça évite de trop cogiter. On ne voit pas la sortie contrairement aux autres. Il faut y croire jusqu’au bout de toute façon et puis il reste 9 jours de mer. Ca s’annonce plus long et plus étendu pour tout le monde, car la molle est plus importante que prévue, donc on doit tous la contourner. On part sur 72 heures.

Même si nous n’avons pas beaucoup de vent, au moins les grains nous rafraîchissent.

On a des vues paradisiaques, on a à boire, à manger et du gasoil, tout va bien ! On a de quoi faire jusqu’au bout sans problème. Je pense que nous avons encore 8-9 jours de mer, mais comme on s’est restreint entre Lisbonne et La Palma, maintenant nous sommes tranquilles et on a de quoi tenir jusqu’à l’arrivée ».

 

Adrien Hardy – Agir Recouvrement (3e au classement de 5h)

« On avançait doucement hier midi. On va s’appliquer pour s’en sortir vite car plus on reste dans ce couloir plus on a de risques d’y rester coincé. On voudrait progresser vers le Sud-Ouest.

Le temps est aléatoire et des bulles sans vent sont présentes un peu partout suivies ou précédées de faibles risées. Le temps est dégagé, pas de grain, le vent est stable et très faible.

Quand les gars du Sud vont empanner, ils vont repartir à fond vers St Barth et ça va être difficile de ne pas les lâcher.

De notre côté on n’a pas d’empannage prévu, on le fera quand il y aura plus de vent, mais ça ne va pas forcément nous aider. Ici, les conditions sont très bonnes, nous avons une belle Lune, un grand ciel dégagé avec quelques petits nuages épars… Il ne nous manque que le vent pour que les conditions soient parfaites ! «