Tête de mât brisée FONCIA se déroute vers Cape Town et abandonne

Après avoir vu la tête de mât de FONCIA se briser net dans la nuit australe au 26ème jour de la course de la Barcelona Word Race, Michel Desjoyeaux et François Gabart font route vers Cape Town. L’avarie est survenue ce mercredi 26 janvier vers 4 heures (heure française) par 41° 13’ Sud et 09°0’ Est, à 620 milles environ (1150 km) dans le Sud-Ouest de la pointe sud-africaine. En approche du cap de Bonne-Espérance, le duo progressait, sous solent et un ris dans la grand voile, à 18 nœuds de moyenne dans 25-30 nœuds de Sud-Ouest.

Sous voilure réduite et vent arrière vers Cape Town

L’espar de 27,30 mètres de haut s’est cassé en dessous du capelage de solent, soit environ à 25 mètres au-dessus du pont. Le morceau cassé est retenu par les drisses, la grand voile est encore hissée au niveau du 3ème ris. Sains et saufs, les deux hommes n’ont pas constaté d’autres dégâts à bord de leur monocoque, qui reste très manœuvrable. Ils ne demandent pas assistance pour rallier Cape Town, qu’ils doivent rejoindre d’ici quatre à cinq jours avec les moyens du bord et dans des conditions météo annoncées plutôt favorables. À 600 milles du port sud-africain ce matin, FONCIA affichait, sous voilure réduite (GV 3 ris, sans voile d’avant au vent arrière), une vitesse moyenne de progression de 12 nœuds, et de 18 nœuds dans les pointes.

Déception, émotions, abandon

Cette avarie majeure est survenue alors que FONCIA pointait, dans des conditions de vent et de mer difficiles mais maniables, en deuxième position de la flotte de la Barcelona World Race, tour du monde en double et sans escale. Depuis le départ, le 31 décembre 2010, Michel Desjoyeaux et François Gabart comptaient parmi les grands animateurs de cette circumnavigation planétaire longue de 25 000 milles. Après une escale technique à Récife, au Brésil, pour réparer la crash box (partie de l’étrave qui protège la carène des chocs), les deux complices étaient revenus en force aux avant-postes en tête de flotte à l’entrée des Quarantièmes Rugissants. À la lutte et au coude à coude avec le duo Dick-Peyron, alors crédité de 40 milles d’avance, l’équipage de FONCIA se rapprochait de la frontière entre l’Atlantique et l’océan Indien, et de la longitude du cap Bonne-Espérance qu’il devait doubler aujourd’hui.

Le coup est très dur pour Michel Desjoyeaux. Aux côtés de François Gabart lors d’une vacation en présence d’Yves Gévin, Président du Directoire de FONCIA Groupe, sa voix trahit les larmes de la déception et les émotions. FONCIA est stoppé si vite dans son élan après un début de course marqué par un engagement total et le plaisir de batailler au meilleur niveau aux détours des mers les plus éloignées du globe.

L’équipage a d’ores et déjà officiellement annoncé son abandon. Il voit se briser net la perspective de se bagarrer pour une place d’honneur, ainsi que la satisfaction de mener à terme une aventure humaine en double basée sur la sportivité, la confiance et la complicité.

Les impressions : énorme déception, beaucoup de tristesse

 

Michel Desjoyeaux : « Je ressens une énorme déception. Je n’ai pas l’habitude de faire mal à mon bateau, et nous avons jamais tiré dessus comme des irresponsables. On se battait comme des chiffonniers tout en étant raisonnables. Malgré notre escale, nous étions bien revenus dans le match, et nous avions à cœur de continuer à nous bagarrer. On n’imaginait pas, et on ne voulait pas finir comme ça. C’est la première fois que je démâte sur ce type de bateau en course, et même s’il y a beaucoup d’émotions, il faut faire avec. Mais avec François, nous sommes des gens assez pragmatiques. Il y a eu une situation de crise à gérer en urgence, donc plutôt que d’appeler SOS bateaux battus, nous avons d’abord essayé de ramasser les morceaux et de sécuriser la situation. Le mal est fait, et ce n’est pas la peine d’en vouloir à la terre entière. Ce n’est pas satisfaisant car ce n’est pas ce que nous avions prévu. Maintenant il faut le vivre et le digérer le plus tranquillement possible. Nous avons quatre jours jusqu’à Cape Town pour le faire et retrouver nos esprits. »

François Gabart : « Forcément, je suis très triste. On voit des albatros depuis quelques jours et j’espérais en voir un peu plus longtemps, mais le bateau ne peut pas aller plus loin, et c’est comme ça. Abandonner une course, c’est assez dur, ça fait mal, ce n’est pas agréable mais ça fait partie de la vie. Je rêve de faire un tour du monde et de naviguer dans les mers australes. Depuis le début, je vis une aventure extraordinaire. Peut-être que cela aurait été trop facile de le faire d’un coup d’un seul avec Michel Desjoyeaux. Je relativise et je me dis que ce n’est pas si facile de faire le tour de la planète. »

Les circonstances de la casse

 

Michel Desjoyeaux : « La mer où nous nous trouvons subit un système dépressionnaire. Il y a la mer du vent avec des vagues de 2 à 4 mètres, mais le bateau est fait pour ces conditions de navigation et il devrait résister à ça… Actuellement, je n’ai pas d’explication. Quand on fabrique un bateau, ce n’est pas pour le casser. Pour le moment nous n’avons pas les morceaux en main, donc c’est difficile de comprendre les raisons de cette avarie. Nous n’avons pas eu non plus de signes annonciateurs et le mât était réglé comme d’habitude dans ces conditions. Les deux morceaux sont à 24 mètres de haut, toujours accrochés dans le gréement. La mer est trop importante pour prendre le risque de monter en tête de mât. Je me suis fait un peu mal au pouce en voulant ramener le solent dans le bateau. J’ai un petit bout de peau arrachée, mais ce n’est rien au regard de ma déception. »

François Gabart : « J’étais à la barre. On naviguait tribord amures dans 25/30 nœuds de vent dans les rafales. Il y avait la mer du vent, dans une vague un peu plus grosse le bateau est parti au lof. J’ai alors senti que quelque chose se passait, j’ai vu la grand voile descendue. J’ai compris, avec Michel qui se réveillait, que la tête de mât était cassée. Nous avons sécurisé tout ce que nous pouvions sécuriser, notamment le solent qui était tout mou et qui ne demandait qu’à partir à la flotte. Dans ces cas-là, on n’a pas le temps de réfléchir, il faut agir. Maintenant, il faut essayer de positiver un peu : les bonhommes sont en bonne santé, nous ne sommes pas trop loin de l’Afrique du Sud et en mesure de ramener le bateau à bon port. »

L’abandon

 

Michel Desjoyeaux : « Il n’y avait pas d’autres décisions à prendre, et cela n’a pas de sens, et pas d’intérêt, d’imaginer réparer alors que nous n’avons pas encore pu identifier les raisons de cette casse. D’ici Cape Town, nous allons attendre que la mer s’assagisse un peu pour faire le ménage, récupérer les morceaux, prendre la température de ce qui s’est passé, et dégager la drisse de grand voile qui pour l’instant est bloquée un peu en dessous du 3ème ris. Quant à l’idée de repartir dans les mers du Sud et se mettre en danger avec un gréement fragilisé… non merci. »

Yves Gévin, Président du Directoire de FONCIA Groupe : « Nous comprenons très bien ta grande déception, et nous la partageons. Nous mesurons qu’avec François vous vous êtes donnés à fond et que c’est forcément très dur. Nous sommes très admiratifs du travail réalisé jusqu’ici avec l’épisode de Récife, l’opération de réparation qui a été remarquablement pilotée, et ce retour dans la course en tête. Nous étions captivés par cette lutte avec Virbac-Paprec 3 disputée avec beaucoup d’énergie, d’envie et d’acuité. Et, il y a ce brutal coup du sort avec cette casse, mais c’est la loi du sport et il faut l’accepter. Nous sommes de tout cœur derrière toi et François. Nous avons une belle saison devant nous avec la mise à l’eau à l’automne du MOD 70. La voile est essentielle pour le groupe FONCIA qui garde le cap, ne remet rien en cause, et te manifeste toute sa confiance. »

Jean-Paul Roux, Directeur de Mer Agitée : « Le Team FONCIA a appris l’abandon du bateau d’une manière assez brutale tôt ce matin. Toute l’équipe est touchée par cette nouvelle et pense à la déception encore plus grande de Michel et François. Le projet de conception et de construction du nouveau monocoque a représenté beaucoup de travail, d’énergie et d’investissement de la part de chaque membre de l’équipe, mais on sait que la casse fait partie des risques de notre activité. Michel et François sont encore en mer, on est déjà replongé dans l’action, notre mission s’achèvera lorsque le bateau sera revenu à bon port. On organise la logistique pour, dans un premier temps, accueillir les marins à Cape Town, puis dans un deuxième temps rapatrier le bateau dans sa base à Port-La-Forêt.

Une « consolation » : les nombreux témoignages de sympathie de tout notre entourage, des autres Teams et beaucoup de propositions d’aide ou de mise en réseau pour nous aider dans notre tâche. Merci à tous. »

Jean-Pierre Dick (Virbac-Paprec 3) à la vacation du jour : « C’est une très mauvaise nouvelle. Avec Loïck (Peyron), nous perdons notre compagnon de jeu et de route. Pour nous la course va être différente à présent. Nous sommes vraiment désolés de ce qui arrive à Michel et François. La casse, dans le sport mécanique, c’est ce qui a de plus difficile à vivre. »