Un 60e anniversaire dans la pétole

Vendredi, 4 juin, 19h30: le coup de canon de la 60e édition de la Rund Um retentit dans le port de Lindau, au bord du lac de Constance. Les conditions sont parfaites. Quelque 2 000 navigateurs embarqués sur 410 bateaux franchissent la ligne de départ non sans bousculades pour mettre le cap en direction du soleil couchant, poussés par une Bise de 1 à 2 Beaufort. Des gréements de tradition soigneusement restaurés aux bolides high-tech sur une ou deux coques en passant par quelques vieux voiliers de croisière, tous les types de bateaux sont représentés. Grands absents de la course, les deux Class America stationnés sur le lac de Constance avaient attiré tous les regards ces dernières années, mais d’un point de vue sportif, ils n’ont jamais vraiment réussi à convaincre. Malgré cette absence, le public massé sur les pontons et le quai pour suivre le départ de près y trouve largement son compte. Les températures sont enfin estivales, le soleil brille et la vue de la fl otte provoque l’enthousiasme. Cerise sur le gâteau, les 23 bateaux de la classe 2 regroupant les Racer ORC, les multicoques et les Libéra, assurent le spectacle dans cette ambiance festive. Après avoir franchi la ligne de départ qui leur est exclusivement réservée, ils commencent à fi ler, tout comme le reste de la flotte, en direction de Meeresburg, Überlingen et Romanshorn. Plus tard, au terme d’un parcours de 100 km que le public peut suivre grâce à un système de géolocalisation, ils reviendront sur Lindau.

Ça spécule sur les pontons
Si les spéculations vont bon train avant le départ, les spécialistes sont unanimes : le vainqueur de la plus grande régate du lac de Constance serait à chercher dans la classe 2. En effet, les dernières éditions de la Rund Um ont montré que les bateaux conventionnels ne font pas le poids face aux multicoques, Libéra et autres constructions high-tech dotées d’un lest d’eau et d’une quille inclinable. Parmi les favoris, on cite surtout le local Fritz Trippolt du YC Bregenz sur son M2 Ventilo 28. Ralph Schatz, qui avait fait sensation en 2007 en naviguant pour la première fois dans l’histoire de la Rund Um sur un Extreme 40, amorçant ainsi l’essor des multis sur le lac de Constance, a également misé sur un Ventilo 28. Il voit d’ailleurs en Fritz Trippolt son plus grand concurrent. Le 3e ventilo 28 en lice, le Sonnenkönig barré par Stefan Stäheli du SSCRomanshorn, aurait selon Ralph Schatz moins de chances de remporter la course. Roman Hagara, double champion olympique, qui a fait le déplacement avec son Extreme 40 Red Bull l’inquiète nettement plus. « Son bateau est peut-être légèrement plus lourd et moins adapté au petit temps, mais avec cet homme à la barre, il est incroyablement dangereux », explique Ralph Schatz. Les pronostics du président du comité de course, Hubert Henzler, sont identiques : les catamarans sont les grands favoris. « Dans des vents de nord-est et le petit temps, il y a moins de bords de près, ils peu
vent donc garder un cap plus direct et ainsi tirer profit de leurs avantages », souligne-t-il. Le bulletin météo annonce pourtant un affaiblissement de la Bise pendant la nuit et, comme le Libéra hongrois Raffi ca l’avait montré l’année dernière de manière impressionnante, les Libéra et quelques bateaux de course ORC sont tout à fait en mesure de damer le pion aux catamarans dans les vents très faibles.

Les bénévoles sous-occupés
Si avant le départ, personne ne se soucie vraiment d’un éventuel manque de vent, les préoccupations concernent plutôt l’immense quantité de bois flottant sur le lac après le déluge de la veille. Ne voulant pas prendre de risque, Fritz Trippolt a monté sur son Ventilo 28 de seulement 375 kg de gros phares pour pouvoir apercevoir les troncs de loin – même à grande vitesse. Une mesure de précaution qui, avec le recul, semble un peu exagérée puisque les bateaux n’ont que très rarement atteint des grandes vitesses pendant cette 60e édition. Comme prévu, les catamarans prennent rapidement la tête, mais la Bise s’avère être un partenaire peu fiable. Peu après le départ, le vent faiblit pour s’endormir toujours d’avantage. Tôt dans la nuit, le lac est parsemé de trous d’air. Sept bateaux dont des catamarans et des Libéra se relayent à la tête de la flotte. Sur la dernière ligne droite, c’est finalement le Suisse Stefan Stäheli sur Sonnenkönig qui réussit le meilleur sprint final en franchissant la ligne après 9 heures et 20 minutes de course. La rage au ventre, Ralph Schatz boucle la boucle en 2e position, 16 minutes derrière le vainqueur, cédant  ainsi le « Ruban bleu » précisément à ce concurrent qu’il avait jugé moins compétitif. En 3e position pointe Roman Hagara, suivi par le premier Libéra, Telebox due de Gerhard Müller. Coup de malchance, le grand favori Fritz Trippolt a été lâché par le vent. Après avoir espéré en vain une petite brise du sud à la hauteur de l’embouchure du Rhin, située non loin de l’arrivée, il se fait fi nalement dépasser par ses adversaires et passe la ligne une demi-heure après le vainqueur. La pétole qui s’est établie sur tout le lac aura fait d’autres victimes. A commencer par les bénévoles qui se tournent les pouces à l’arrivée pendant que les navigateurs se font rôtir par le soleil, essayant de passer le temps sur l’eau. Seuls 31 bateaux réussiront en effet à franchir la ligne dans le temps imparti. Christine Hotz, membre du comité de direction du Lindauer SC, qui a elle-même participé sur un 8mIC classique, n’en revient pas. « La plupart des bateaux sont restés cloués sur place pendant des heures. J’ai rarement vu le lac de Constance aussi mou », raconte-t-elle après son abandon. Cette situation n’a pas manqué de rappeler la discussion menée avant la régate sur l’éventualité de raccourcir le parcours. Christine Hotz s’était clairement opposée à cette option. Après la régate, son jugement est un peu plus nuancé : « Peut-être que l’année prochaine, nous devrons remettre ce point sur le tapis assez tôt et avec un peu plus d’autocritique. » Un commentaire sensé, surtout si l’on considère que le manque de vent n’était pas une première. En 2002, seuls 12 bateaux avaient terminé le parcours sans que, heureusement, cette situation ait porté préjudice à la renommée la régate.