Yann Guichard

Yann, quelle est votre préparation pour cette tentative de record de l’Atlantique ?

On a commencé par modifier le bateau en profondeur cet hiver. Toute l’expérience acquise lors de nos navigations en 2013 nous a permis d’élaborer un plan d’amélioration du bateau en vue des conditions prévues sur ce record de l’Atlantique. Il nous faudra un vent de l’ordre de vingt-cinq à trente nœuds minimum pour battre nos prédécesseurs. Toute la préparation a consisté à rendre le bateau performant dans ces airs-là.

Yann guichard Velo Voile

Guichard a fait installer un vélo sur le pont de Spindrift 2 de façon à pouvoir hisser les voiles avec plus de facilité lors de la Route de Rhum. © Jean-Guy Python

La période entre juin et août est intéressante, parce qu’à ce moment l’anticyclone s’installe bien sur l’Atlantique. Lorsqu’une dépression arrive, elle se déroule sur une mer plate, ce qui permet d’aller plus vite. Il est important aussi qu’elle traverse l’Europe. Tout le challenge est là : souvent les dépressions s’arrêtent à la pointe de l’Irlande, elles ont du mal à entrer sur le continent et parfois les dernières heures de ce parcours sont très lentes. Nous devrons trouver la bonne fenêtre.

Modifier l’ex-Banque Populaire V pour un record de l’Atlantique en équipage ou pour une Route du Rhum en solitaire, c’est la même chose ?

Non, pas tout à fait. Ça peut même paraître complètement opposé, mais ce n’est pas vraiment le cas. Le record de l’Atlantique se fait dans des conditions extrêmement ventées, donc on n’a pas besoin de toute la voile. Et sur la Route du Rhum en solitaire, je ne pourrais pas gérer le bateau avec la hauteur de mât qu’il avait avant. Donc, on a un peu réduit le mât. On a essayé de trouver un équilibre de surface de voile pour être performant dans les deux courses. En multicoque, plus on est léger, plus on va vite. L’objectif a naturellement été de gagner du poids, mais aussi d’être moins toilé. On ne va pas se mentir, ce bateau reste extrême pour le solitaire et je ne ferai que le Rhum dans cette configuration. Ce maxi trimaran donne le meilleur de lui-même en équipage, c’est sa quintessence.

Yann guichard Vélo voile

Guichard a fait installer un vélo sur le pont de Spindrift 2 de façon à pouvoir hisser les voiles avec plus de facilité lors de la Route de Rhum. © Jean-Guy Python

3 jours 15 heures 25 minutes et 48 secondes : c’est possible de faire moins ?

C’est possible de faire même beaucoup moins, mais ça dépend de beaucoup de paramètres. La météo, la chance – en course au large, il faut en avoir, ne rien percuter. C’est une des premières causes d’abandon : les déchets, les billes de bois, les containers, tout ce qui peut traîner dans l’eau.

Avec Dona, vous êtes partis pour la chasse aux records. Quelle est la suite du programme ?

Cette année, Atlantique Nord et Route du Rhum. Et, le gros objectif de 2015, ce sera le tour du monde avec le Trophée Jules-Verne. En parallèle, on tentera d’autres records si on ne décroche pas celui de l’Atlantique. Pour moi, l’Atlantique Nord avec des runs de vitesse inclus, c’est le plus beau. Je m’y suis mesuré déjà deux fois (en équipage avec Orange II et Groupama 3 – ndlr), c’est une course qui me fascine et j’ai vraiment hâte d’être sur la ligne de départ (rires).

La tentative sur l’Atlantique Nord sera votre troisième épreuve à bord de Spindrift 2. Comment se passe la vie à bord avec Dona et tous les marins ?

J’avais une petite interrogation au début. Je me demandais comment Dona allait se sentir en mer, parce qu’elle n’avait jamais vraiment fait de course au large. Mais, tout de suite, elle s’est sentie à l’aise. Au cours de mes navigations, j’ai toujours attaché de l’importance au côté humain. Une vraie entente, une vraie entraide entre des gens qui aiment bien naviguer ensemble. Qui ne soient pas que des mercenaires justes présents pour faire avancer le bateau vite. Avec Dona, il n’y a eu aucun problème pour l’équipe. Aujourd’hui, ce ne sont pas onze hommes et une femme à bord, ce sont douze membres d’équipage ! Dona doit avoir ses moments d’intimité, mais ça s’est fait naturellement, tout le monde respecte chacun et ça se passe vraiment bien.

Tout à fait entre nous, c’est qui le chef à bord ?

(Rires.) C’est moi qui manage l’équipe, je suis un peu le chef d’orchestre et depuis le début du projet, l’objectif, c’est que Dona apprenne ! Elle est donc intégrée dans un quart. Moi, je suis hors quart et je gère le bateau. Maintenant, on a l’habitude de partager tout ce qu’on fait, de prendre nos décisions ensemble. Sur ce type d’embarcation, les choix sont anticipés, mais s’il y a une décision dans l’urgence, c’est moi qui la prends.

Yann guichard Bertarelli record atlantique nord

L’équipe Guichard/Bertarelli prête pour le record de l’Atlantique Nord. © Jean-Guy Python

Au moment du départ de la Route du Rhum en novembre, vous serez seul sur ce monstre à gérer le passage du Cap Fréhel en funambule. Ça vous angoisse ?

A vrai dire, je ne suis pas spécialement angoissé sur un bateau. J’aime être en mer, j’ai la passion de la mer, mais c’est clair que j’aurai une appréhension au moment du départ, surtout en regardant les premiers fichiers météo. Lorsqu’on fait du multicoque, c’est bien d’avoir un peu d’appréhension, parce que le premier risque sur ces machines, c’est de chavirer! Mais Spindrift 2 est tellement énorme que le risque de chavirage est moins élevé que par exemple sur Gitana, avec lequel j’ai fait la Route du Rhum en 2010, qui était beaucoup plus léger. Sur le maxi trimaran, le plus gros risque, c’est de se faire dépasser par la machine et de ne plus rien pouvoir gérer. Je vais partir prudent et dès que les conditions le permettront, je pourrai accélérer.

Avez-vous une préparation physique spéciale pour la Route du Rhum : course à pied, vélo, musculation ?

Je n’ai jamais aimé le vélo, même si j’en ai fait monter un sur le multi pour pouvoir hisser les voiles… Il y a eu une importante préparation spécifique en aérobie durant tout l’hiver : je pédalais mes 60 à 70 kilomètres tous les jours. Sur un multicoque, on peut très vite se blesser, il y a les filets, le bateau est en perpétuel mouvement, donc il faut faire un gros travail de gainage. Avec les paquets de mer et les vagues, le corps est soumis à une très grosse pression physique. Pour le Rhum, je dois gagner en force et surtout en endurance.

On reste dans les multis, mais on change d’épreuve. Comment vous situez-vous par rapport à la Coupe de l’America ?

Je trouve fantastique le pas qu’a franchi la Coupe. Quand on aime le multicoque comme moi, c’est assez exceptionnel ce qui a été fait. Mais ça reste un sport d’élite. Il faut aussi prendre en compte le fait que la Coupe de l’America fait avancer les choses sur un plan technologique. Ça fait vingt ans qu’on essaie de faire voler les bateaux et eux, ils ont réussi ce challenge, ils ont fait voler des multicoques.