Bruno Troublé

L’ancien skipper du Baron Bich est mandaté depuis 20 ans par Louis Vuitton pour coordonner la prestigieuse Coupe. Son expérience est impressionnante.

C’est en visitant le New York Yacht Club à l’âge de 17 ans que vous avez craqué pour l’America’s Cup. Comment êtes-vous parvenu à y jouer un tel rôle aujourd’hui ?
Lors du championnat du monde de 505, une visite au New York Yacht Club a changé mes rêves. La vie est un concours de circonstances! J’ai décidé ce jour-là de barrer un jour un bateau de l’America’s Cup et de devenir membre du NYYC. Pour moi c’est «la Mecque». En 1980, les challengers ont organisé eux-mêmes la sélection des challengers de façon artisanale. C’est l’année où nous sommes arrivés en finale des Challengers après avoir éliminé le «Lionheart» anglais de Lawrie Smith. J’ai invité le président de Louis Vuitton, Henry Racamier, pour lui proposer de créer «la Louis Vuitton Cup» dès 1983. Nous voulions éviter de souffrir à nouveau de l’amateurisme de l’organisation. Depuis, j’ai fait toutes les coupes dans l’organisation alors que l’épreuve voyageait d’un lieu à l’autre. Si j’y joue un rôle aujourd’hui c’est à cause de la continuité. LV est le seul fil conducteur de la Coupe depuis 20 ans et un peu son ange gardien.

Qu’a-t-il manqué au Baron Bich pour remporter l’America’s Cup lorsque vous étiez son skipper ?
Le baron Bich m’a beaucoup marqué par son charisme, son bon sens, sa volonté. Ce qui l’a longtemps handicapé, c’est sa décision de ne pas avoir une approche internationale. Nous n’avons jamais navigué avec des voiles américaines comme tout le monde, mais des voiles françaises coupées dans du tergal! En 1980, nous aurions été encore plus compétitifs si le Baron avait fait confiance à Ben Lexcen plutôt qu’à son associé Johan Valentijn qui finalement est le premier à avoir perdu la Coupe en 83 pour l’Amérique. Cet architecte n’était franchement pas bon et «France 3», le dernier bateau de Bich n’était pas rapide… Pour gagner, il faut un bon bateau. Bich n’en a jamais eu un !

Vous avez la chance de vivre de la voile et déclarez «ne jamais avoir l’impression de travailler». Y a-t-il des exceptions?
Je travaille, bien sur, sans doute beaucoup, mais je n’ai jamais l’impression de travailler. C’est cela le secret. Prolonger à terre, après avoir tant régaté, ma passion pour l’America’s Cup qui restera toujours pour moi un événement qui sort de l’ordinaire et transforme ceux qui en tombent amoureux! Je ne suis pas le premier !

Lorsque vous avez repris en main le Tour de France à la Voile en 1990, votre chemin a croisé Russel Coutts qui y a pris part pour la première fois. L’avez-vous trouvé changé depuis cette époque, et depuis son ralliement au Défi Alinghi ?
Russell Coutts demeure le meilleur skipper de Match Racing actuel. Je l’ai connu en 1992 quand, le dernier jour, alors que les «carottes étaient cuites», Michael Fay lui a demandé de barrer NZL 20. Ce jour-là, il a failli battre Paul Cayard et changer l’histoire. Je l’ai vu cette année à plusieurs reprises. Il a pris du recul, de l’assurance. Maintenant, il parle facilement et répond volontiers à toutes les interviews. Si Alinghi va assez vite, il sera difficile à battre avec Brad Butterworth et l’équipe réunie par Ernesto Bertarelli.

Quelles sont d’après vous les nations qui ont le plus progressé dans cette compétition depuis 20 ans ?
Sans aucun doute l’Italie essentiellement, mais avant eux les Néo-zélandais, brillants dès leur première tentative en 87 et qui, depuis, ont accompli le parcours que l’on sait au point «d’essaimer» maintenant de nombreuses équipes étrangères.

Quels seront les plus gros problèmes à gérer pendant cette édition 2002-2003 ?
Nous nous attendons à de nombreux affrontements au-delà des purs combats sur l’eau. Je crains qu’il n’y ait à Auckland autant d’avocats que de marins ! Je me souviens des duels à terre, chaque soir, chaque nuit. En 92, à propos du bout-dehors ( bow sprit) de team NZ. Fay et Gardini se sont jetés l’un vers l’autre entourés d’avocats cherchant à gagner la bataille psychologique et juridique. C’est l’Italien qui l’a emporté au terme d’un combat sombre et sordide devant le jury. Ce dénouement a certainement mis un terme à l’approche bon enfant et naïve des Néo-zélandais. On risque dans un mois de voir encore des manœuvres se poursuivre à terre !

Si Alinghi devait remporter l’America’s Cup, o n parle de tenir la prochaine édition à Barcelone qui offre à la fois les infrastructures et les conditions météo nécessaires, qu’en pensez-vous ?
Après 25 ans d’America’s Cup, je crois vraiment qu’on ne peut pas organiser la Coupe dans un endroit déjà développé. Comment peut-on en Europe créer une marina de toutes pièces pour héberger 10 équipes et leurs infrastructures ? Impossible ! La seule solution est de transformer le bassin d’un port de commerce comme Barcelone, mais aussi Marseille ou Gênes ou La Ciotat ou même Palma ! en «port de l’America’s Cup». C’est facile, peu onéreux et c’est dans l’air du temps. La réparation navale va mal et les ports de commerce européens disposent de place à bon prix. Mon cœur soutient Marseille où les conditions de vent sont favorables. C’est une ville tres internationale, c’est une vraie tour de Babel. Ce serait fantastique d’avoir la Coupe là-bas.

Quels sont les enjeux pour un pays d’accueillir l’organisation d’un tel événement ?
La difficulté est de trouver un endroit accessible, doté d’une capacité hôtelière importante mais surtout une ville où l’on puisse en 2, 3 ans créer un vrai village/port tourné exclusivement autour de l’événement. Il faut aussi des conditions de vent favorables. Sur ce plan, Gênes serait handicapée. En ce qui concerne l’événement lui-même, on peut créer une équipe d’organisation tres internationale et expérimentée et essayer de confier les aspects marketing des 2 événements – LV Cup et America’s Cup – à la même équipe, en séparant sans doute les aspects sportifs du reste.

De quels autres événements s’occupe encore votre société Jour J ?
«Jour J» vit bien sans moi à Paris. Je suis toujours un actionnaire essentiel et même si j’ai créé une société de conseil en Nouvelle-Zélande, «Jour J» est toujours présent et je passe de nombreuses soirées au téléphone avec ceux qui depuis plus de 15 ans travaillent avec moi à Paris. «Jour J» continue la régie du Musée du Louvre, de Pompidou, de la Cité de la Musique et organise de nombreux événements liés à la mode.

Vous avez sillonné toutes les mers du globe, quelles sont celles que vous préférez pour vos vacances ?
La vie est longue (sans doute!!!) mais pas assez large. Je m’efforce donc, bien soutenu par ma femme, de la rendre plus large! J’ai beaucoup navigué en croisière. J’espère continuer à découvrir! La sensation d’arriver dans un mouillage méconnu, comme le faisaient les navigateurs depuis des millénaires, est pour moi un immense bonheur! J’aime les Exumas aux Bahamas, Korcula en Croatie et les environs, Union et les Tobagos et surtout… ma Bretagne bien-aimée, le Golfe du Morbihan, Houat et Hoëdic !