Jim Bungener

Pièce maîtresse du Team Alinghi, le Design Team est à l’écoute des marins, conseille les constructeurs et fonctionne main dans la main avec les architectes.

Le bateau, Jim Bungenerest tombé dedans quand il était petit! La faute de ses parents et de Jakaranda Flower, une goélette de 15 mètres en aluminium sur laquelle toute la famille embarque alors qu’il a 5 ans. Aujourd’hui âgé de 29 ans, le Valaisan se souvient d’une enfance «itinérante » d’Europe au Galapagos, de Panama en Alaska et du Japon au Sénégal. Normal, dès lors, qu’il s’intéresse à l’informatique, la meilleure manière d’apprivoiser la dynamique des fluides. En février 2001, alors qu’il est en train de mettre la dernière touche à son Master, à Princeton (USA), le Team Alinghi l’engage. «J’ai eu un énorme coup de bol», se souvient le principal intéressé.

En quelques semaines, l’étudiant se transforme en ingénieur CFD, comprenez «Computational Fluid Dynamic». C’est lui qui simule la réaction de certaines pièces du bateau à l‘aide d’outils informatiques. «Je travaille dans la même crémerie que les architectes. Si Rolf Vrolijk dessine un bulbe de quille, je le modélise informatiquement et je le teste. Les chiffres qui sortent de mes machines sont comparés à d’autres modèles de bulbes. Ils permettent de déterminer quelle pièce est meilleure que l’autre, en fonction du programme du bateau.»

Mais les premiers commanditaires du spécialiste sont avant tout les marins. «Ce sont eux qui décident du programme du bateau. Dans le cadre de la campagne 2003, le Sailing Team a voulu jouer la carte de la polyvalence. Il fallait un bateau qui ne soit pas forcément le plus rapide, mais qui soit toujours dans la course quelle que soit les conditions. Notre travail a été de traduire la volonté du Sailing Team en termes techniques.» Mission accomplie, avec le succès que l’on sait.

S’il permet d’économiser des heures de bassin de carène, l’outil informatique n’est pas exempt d’erreurs. Pour optimiser son travail, Jim Bungener doit également calculer la marge d’erreur du code informatique des logiciels. Pour rester au sommet de la performance, le jeune ingénieur collabore avec une société spécialisée. En échange de son silence jusqu’en 2007, la société ANSYS profite des constatations du Design Team Alinghi sur ses logiciels pour ingénieurs. La réciproque est également vraie. Malgré toutes ces précautions, la marge d’erreur de calcul reste «entre 10 et 20%». Au Design Team on préfère s’exprimer en Delta, en comparaison d’une pièce à l’autre.

La raison d’être du Design Team est exprimée par Brad Butterworth, tacticien et directeur général d’Alinghi: «Un bateau 2% plus rapide que son adversaire échappe forcément au contrôle. En revanche, l’excellence du Sailing Team ne peut compenser que 0,5% de vitesse en moins.» La vitesse se gagne dans les détails de construction du bateau. «De manière générale, je pense que la coupe ne se gagnera plus sur une seule idée architecturale.» L’autre grande mission de Jim Bungener est donc la collaboration avec les «Boat Builders», les constructeurs de bateau. «Il arrive fréquemment que l’américain Dirk Kramers vienne me faire tester des pièces ou des matériaux. Nous faisons beaucoup de simulation sur des vis ou des pièces d’accastillage.» Les nombreuses déclinaisons du carbone, matériau roi du yachting, sont régulièrement numérisées dans les machines de Jim. «Nous calculons les meilleures manières de superposer les tissus, de préparer les structures laminées.»

A partir du moment ou le calcul théorique est au point, la pièce est construite et testée «in situ». «La validation d’une pièce demande parfois deux mois d’utilisation sur le bateau». Au final, ce seront toujours les marins qui auront le dernier mot. De temps en temps, Jim l’informaticien profite de sa création et va naviguer sur Alinghi. «Sur le bateau je pense à mes marges d’erreur, à la sécurité théorique de telles ou telles pièces. J’ai parfois des sueurs froides quand je regarde le diamètre d’un câble en PBO, l’épaisseur d’une couche de carbone.» En 2003, la fiabilité du bateau a été la clé de la victoire. Les marins venaient nous remercier. «Ils avaient confiance dans le matériel, ils osaient tirer dessus.» Une perfection qui a cruellement manqué à Team New Zealand, l’adversaire malheureux. Le débat est le lot quotidien du Design Team. En filigrane de toute invention, modification ou amélioration, il faut respecter la jauge. Les règles de construction d’un Class America sont le fruit d’une concertation entre le Defender (Team Alinghi) et le Challenger of Record (BMW Oracle Racing). Elles veillent au grain et garantissent l’équité entre les voiliers. Chaque pièce «à la limite de la jauge» représente un risque légal. Elle est parfois âprement discutée par l’ensemble du Design Team. L’autre élément est le coût d’une innovation en «dollar par vitesse gagnée». Là encore, tout n’est pas possible. Mais si le jeu en vaut la chandelle, les designers n’hésiteront pas à aller défendre leur budget devant Grant Simmer, le patron du Design Team.

Jim Bungener n’est pas une superstar de l’America’s Cup. Mais les gens qui travaillent avec lui connaissent sa valeur et respectent son travail. Il applique quotidiennement l’esprit d’innovation du Team. «Il faut toujours aller de l’avant. Tant pis si une idée ou une autre est copiée par la concurrence. Quand la pièce «volée» a été imitée, nous en sommes déjà à la deuxième ou troisième version.»

Le travail des designers est toujours aussi capital car la jauge a changé, le tout pour des performances équivalentes au près et plus rapides au portant:

Une tonne en moins: 24 au lieu de 25 tonnes.
Le bateau a de nouvelles lignes d’eau:
Le tirant d’eau augmente de 10cm, passant de 4m a 4.1m
Le tangon est allongé de 1m.
La surface du spi augmente de 470m2 à 510m2.
Les haubans du guignol sont en matériaux composites (moitié moins de poids).
le poids du mât perd 70kg: – de 820kg à 750kg.
Il y a un 17e marin (où le mettre?).

Au final Jim et son équipe doivent mettre au point :
7 formes de coques
4 mâts, 3 bômes
3 quilles, 5 safrans
3 bulbes, 150+ voiles