La Route du whisky

«Ils doivent être fous»: voilà ce que se dirait sans doute un témoin de l’étrange spectacle offert par l’équipage de Chamade dans ce mouillage désert de Burnt Island. Alors que le soleil décline derrière la montagne, on peut apercevoir les matelots lançant et relançant sans cesse des amarres à la mer. Voilà qui mérite explication, elle est toute simple. Cela fait tout juste 24 heures qu’Elena et Sandra, deux greffées du coeur, ainsi qu’Yvan greffé d’un rein et André son frère qui lui a donné ce rein, sont à bord de Chamade pour une croisière en forme de témoignage pour encourager le don d’organes (infos sur le projet: www.chamade.ch). Mais tous les quatre sont parfaitement néophytes en matière de navigation. Il faut s’entraîner, car dès demain le canal de Crinan nous attend: 15 écluses à franchir, autant de manoeuvres d’amarrage et pas question de cafouiller au milieu des remous.

Le canal de Crinan: un retour au XIXe siècle

A peine amarrés, l’accueil de l’éclusier est chaleureux malgré les sons et les roulements de «r» difficilement compréhensibles de par son fort accent écossais. Construit au XIXe siècle
pour faciliter le transport et développer les Highlands, le canal de Crinan est resté comme
tel. A part les 2 écluses de mer commandées par des vérins, tout le reste se fait à la main,
par l’équipage. Il faut ouvrir et fermer les portes, ouvrir et fermer les vannes. Dans les écluses les remous sont forts. Ça bosse dur, mais ça en vaut la peine! Le paysage est superbe. C’est aussi un sacré raccourci à travers les terres, permettant d’éviter un détour de près de 80 milles et le passage du fameux Mule of Kintyre digne du raz de Sein. La fin du canal est construite à flanc de montagne et on a l’impression de naviguer sur un bisse valaisan. En contrebas, d’immenses marais avec dans la lumière du soir des escadrilles d’oies sauvages qui filent au ras de l’eau dans un V parfait: magique!

Des animaux à gogo

Si vous aimez la nature, en Ecosse vous serez comblés. La nature et les espaces sauvages sont partout dans ces eaux de l’ouest écossais. Ainsi hier, 3 heures après avoir quitté la marina de Largs, l’ancre tombait à l’abri de Burnt Island tout au fond de West Kyle. Pas facile de maintenir l’équipage concentré sur la manoeuvre. Au moment de mouiller, il n’y avait pas moins d’une centaine de goélands, une dizaine d’hérons cendrés, des phoques tout autour du bateau et une escouade de dauphins à une encablure. Autant dire que le rituel «paré à mouiller» du skipper s’est noyé dans les cris d’enthousiasme de l’équipage.

Le chaudron de la Sorcière

Le Corryvreckan, ou «chaudron de la sorcière», est l’un des courants les plus terribles de la planète. Plus de 10 noeuds, avec au milieu du détroit profond d’une centaine de mètres, une roche qui remonte à 20 mètres sous la surface, provoquant une vague de près de 4 mètres, même par temps calme. Le Corryvreckan se situe à moins de 10 milles de la sortie du canal de Crinan. Et il n’est pas le seul, partout ici entre les îles innombrables on trouve de petits Corryvreckan. Pas question de franchir les goulets contre la marée, pas question non plus de s’y lancer avec le courant si le vent est contraire. Mais heureusement tout ce petit monde est bien connu, bien balisé et en jonglant avec les guides, instructions nautiques et annuaires des marées, il est possible de profiter des courants et de viser l’étale pour les goulets.

«Tintin et l’Ile Noire»

Impossible de terminer une croisière en Ecosse sans jeter l’ancre au pied d’un château. Ce serait renier toute notre enfance et les heures passées à bouquiner nos «Tintin». Et c’est bien à lui que l’on pense tout de suite en repérant l’Achadun Castle sur la carte, à l’extrémité ouest de l’île de Lismore. Une ruine qui domine une baie protégée des vents d’ouest. L’ancre tombe au pied du château par une lumière splendide. Et on souhaiterait presque un banc de brume pour donner au lieu un côté hanté. Qu’à cela ne tienne! A la nuit tombée, la lueur des bougies et la chaleur du Talisker, dégusté à petites gorgées, transforment le carré en repère de forbans. Ecosse, on ne t’oubliera jamais!

Vous en prendrez bien deux doigts, capitaine

L’Ecosse c’est bien sûr le whisky. En la matière, les «single malt» des îles sont les plus réputés. Si vous voulez transformer votre croisière en vraie «Route du whisky», l’île d’Islay est incontournable. Lagavulin, Laphroaig, Caol Ila ou encore Ardberg, toutes ces distilleries mythiques sont à portée. Mieux encore, jetez l’ancre devant Lagavulin. L’entrée de la petite baie est étroite mais balisée. Vous jetez l’ancre au pied des alambics dans une odeur qui ne trompe pas. Vous commencerez votre journée par la visite guidée, le départ est à 9h30. On peut aussi mouiller devant Ardberg.
Si vous avez le temps, montez jusqu’à l’île de Skye. Une seule distillerie, mais quelle distillerie! Talisker. D’autres possibilités s’offrent à vous sur l’île de Jura ou même à Oban où la visite guidée de la seule distillerie située au cœur d’une ville est incontournable.