Le regard de Justine Mettraux sur la 50e Solitaire du Figaro

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Nouveau bateau, plateau de grande qualité, météo compliquée, parcours détonnant, nombreux rebondissements, matchs harassants : l’édition 2019 de la Solitaire Urgo Le Figaro a offert un scénario palpitant. Seule représentante suisse, Justine Mettraux dresse le bilan de cette épreuve de top niveau remportée par Yoann Richomme.

La 50e Solitaire Urgo Le Figaro, la première avec le Figaro 3, semblait réunir tous les éléments pour offrir un spectacle magnifique. Coureurs et observateurs avaient de hautes espérances et ils n’ont pas été déçus. Parmi les 47 concurrents engagés, il y avait cinq femmes, dont une Suissesse, Justine Mettraux, qui participait pour la quatrième fois consécutive à l’épreuve. « Cette édition a été bien différente des précédentes », dit-elle d’emblée.

« Des concurrents intimidants, mais pas de raison de complexer ! »
« Des coureurs de légende sont revenus : Loïck Peyron, Michel Desjoyeaux, Alain Gautier. Il y en avait aussi d’autres très bons comme Armel Le Cléac’h, Jérémie Beyou, Yann Eliès », rappelle Justine. « C’est sympa de pouvoir se confronter à de tels marins, que je respecte beaucoup. Ce sont des concurrents intimidants et j’avoue que je me suis parfois sentie complexée face à eux. Mais il n’y a pas de raison, car nous sommes à armes égales. » Au terme des quatre étapes, Justine a décroché la 18e place au classement général, devançant notamment Jérémie Beyou (20e), Loïck Peyron (24e) ou Alain Gautier (30e). « Je termine à une place correcte mais il y avait moyen de prétendre à un meilleur résultat, car j’ai fait deux bonnes premières étapes », explique la Suissesse. « Mais les deux suivantes ont été décevantes, j’ai manqué de lucidité et parfois pas tiré les bons bords, car je me sentais fatiguée. Je n’ai pas été la seule dans ce cas, mais certains ont réussi à mieux gérer cet aspect que d’autres. » Si Justine Mettraux a un peu craqué physiquement, c’est en raison d’un début de saison intense pour prendre en main le Figaro 3, mais aussi d’un parcours corsé et d’une météo complexe.

« Des étapes longues, des conditions météo particulières »
« Lors de mes trois précédentes participations à la Solitaire, il y avait toujours une étape qui consistait en un petit parcours d’une durée d’environ 24 heures. Cette année, le format a évolué avec quatre longues étapes. Cela a changé la donne. Les temps de récupération entre deux étapes ont parfois été très courts », souligne la navigatrice.

À la longueur des étapes s’est ajoutée la complexité et l’incertitude météo. « Les conditions ont été particulières avec sur toutes les étapes des phases de molle durant lesquelles il était très compliqué de se reposer. Globalement, c’était une édition de petit temps, nous avons eu quelques bords rapides, mais pas assez à mon goût. Dommage, car le Figaro 3 est sympa quand ça va vite. Nous avons souvent pris du retard sur les routages. Nous n’étions plus dans les timings anticipés et nous ne pouvions donc pas vraiment nous fier à ce que nous avions préparé avant de partir. »

Une image résume à elle seule toute l’imprévisibilité et la difficulté de cette 50e édition : Yoann Richomme, sous spi au niveau de l’île anglonormande d’Aurigny, scotché face à un courant monstrueux, rasant les cailloux. À quelques centaines de mètres près, le leader du classement général faisait partie des échappés de l’incroyable troisième étape. Mais il est resté piégé par le courant et a concédé 9 heures sur les premiers, ce qui aurait pu lui coûter la victoire finale. Justine Mettraux a elle aussi subi les affres du redoutable Raz Blanchard. « Ce passage d’Aurigny a été l’un des faits marquants de cette édition. Quasiment toute la flotte est restée totalement bloquée pendant des heures. J’ai dû me battre pour ne pas finir l’étape hors temps, cela ne m’était jamais arrivé ! »

« Les écarts sont énormes »
Les concurrents s’accordent à dire que l’arrivée d’un nouveau support a considérablement « ouvert le jeu ». La possibilité d’embarquer sur le Figaro 3 une voile de plus, un gennaker, n’est pas étrangère à cette nouvelle donne. « On se pose davantage de questions avec cette voile », analyse Justine Mettraux. « Parfois, nous avons la possibilité d’envoyer le gennaker dans des situations où nous serions restés sous génois en Figaro 2. Dès que ça se débride, on envoie le gennak’, à partir de 90° du vent dans 20 noeuds par exemple. On peut même l’utiliser au près dans le petit temps. Globalement, nous avons tous beaucoup affiné notre maîtrise du Figaro 3 en solitaire tout au long de l’épreuve, même s’il reste encore une belle marge de progression. »

Autre conséquence de l’arrivée de ce bateau plus performant, les écarts se font et se défont plus rapidement. « En Figaro 2, il était très difficile de combler un retard de 2-3 milles. Avec le Figaro 3, on peut se refaire très vite », note Justine. « Sur les trois premières étapes, les écarts ont été énormes, je n’avais jamais vu ça. Normalement, sur la Solitaire, il y a moins d’un quart d’heure de différence avec le concurrent qui te précède au classement général. Cette année ça se comptait en heures ! » Une rapide comparaison avec l’édition 2018 de la Solitaire confirme ces propos. L’an dernier, à l’issue des quatre étapes, les cinq premiers se tenaient en moins d’une heure et il y avait 1 h 39 d’écart entre le vainqueur et le 10e. Cette année, Yoann Richomme l’a emporté avec une avance confortable sur son dauphin Gildas Mahé (1h13). Quant au 10e, Armel Le Cléac’h, il a été relégué à plus de 4 heures !

« Dommage que je sois la seule représentante de la Suisse… »
Seulement sept skippers étrangers ont pris part à la Solitaire du Figaro 2019, ce qui représente moins de 15 % de l’effectif. « C’est une proportion vraiment faible », déplore Justine Mettraux. « Cela démontre que la Solitaire reste une épreuve très franco-française. Lors de mes quatre participations, j’ai toujours été la seule représentante de la Suisse, c’est dommage. J’ai du mal à expliquer ce constat. Peut-être que le circuit Figaro, très exigeant, fait un peu peur. C’est vrai qu’au début tu ramasses les bouées, mais ça fait partie du jeu. Même si c’est dur, ça vaut le coup de venir. Il n’y a pas mieux que ce circuit pour progresser sur les différents thèmes de la course au large en solitaire. Chaque heure passée sur l’eau apporte quelque chose, et cela est d’autant plus vrai en Figaro. »

Le Top 10 de la Solitaire Urgo Le Figaro 2019
1. Yoann Richomme
2. Gildas Mahé
3. Anthony Marchand
4. Corentin Douguet
5. Alexis Loison
6. Benjamin Schwartz (1er bizuth)
7. Adrien Hardy
8. Éric Péron
9. Pierre Leboucher
10. Armel Le Cléac’h