Terre de glace et de rocs

Une île, une histoire

Une montagne pour certains! Une contrée inconnue pour d’autres! Le Spitzberg est l’île principale de l’archipel norvégien du Svalbard, située à mi-chemin entre la côte septentrionale de la Norvège et le Pôle Nord. Les deux tiers de la superficie du Svalbard, égale à la Belgique et aux Pays-Bas réunis, sont recouverts d’une épaisse couche de glace. La banquise de l’océan Arctique façonne les littoraux de l’archipel durant la majeure partie de l’année. Seule la côte ouest du Spitzberg, bénéficiant de la tiédeur du Gulf Stream, se joue des caprices de la glace maritime.
S’il est possible que les Vikings approchèrent le Spitzberg au XIIe siècle, la découverte incontestable du Svalbard est attribuée au navigateur néerlandais Willem Barents, qui vogua en 1596 sur la mer aujourd’hui éponyme. Par la suite, marins, harponneurs, chasseurs et trappeurs épuisèrent les ressources biologiques de cette contrée boréale, massacrant les ours, décimant les baleines. Dès le début du XXe siècle, le meurtre marchand fit place à l’exploitation minière. Les montagnes gelées du Spitzberg abritaient en effet dans leurs entrailles des milliers de tonnes de charbon. Aujourd’hui, la recherche scientifique et le développement du tourisme contribue à l’économie de cet archipel du Grand Nord.
Les habitants y sont rares. A peine 2 500 humains, que ni la pénombre de l’hiver ni l’isolement ne rebutent, partagent cette terre glacée avec plus de 6 000 ours polaires. Depuis quelques années, la nature a repris ses droits au Spitzberg.

Immersion dans le monde polaire

Nous embarquons dès notre atterrissage sur un voilier de quinze mètres spécialement conçu pour naviguer dans les glaces. Le départ est imminent. Nous sortons de l’Isfjord le lendemain, cap au nord. La mer est généreuse et le Nordet, ce vent glacial soufflant du pôle, nous cingle le visage. La grand-voile est bordée, et nos estomacs regrettent déjà le mauvais café ingurgité quelques minutes auparavant.
Tribord amure, nous voguons à plus de 7 nœuds sur une mer scintillante de fin de journée. Il est pourtant 23h. La décision est prise: nous ne pourrons trouver un ancrage abrité pour y passer la nuit et sommes dès lors contraints de nous organiser pour assurer les quarts.
Le soleil, qui s’est levé le 20 avril pour ne plus se coucher avant le 23 août, illumine de tout son astre les glaciers gigantesques vêlant de petits icebergs dans la mer dorée. D’autres icebergs, gigantesques, dérivent au loin pour s’en aller mourir dans des eaux plus tempérées. Le spectacle est à couper le souffle.

La baie de la Madeleine

Le calme est revenu. Nous nous enfonçons au rythme du ronronnant moteur diesel dans la baie de la Madeleine, considérée par certains comme l’un des sites les plus majestueux de l’île. Quatre glaciers y déversent leur glace, entourés de pics rocheux surplombant une mer miroitante. Le mouillage est bon et le whisky bien mérité après 30 heures de navigation.
Le temps de dégourdir nos jambes ankylosées par le froid et le vent est arrivé. Mais une promenade à terre, aussi courte soit-elle, nécessite une organisation et des précautions particulières. En effet, il serait malheureux de se retrouver nez à nez avec une grosse masse de poils blancs jaunis, qui de surcroît serait à la diète depuis quelques jours. Il est donc indispensable de charger un fusil et de se munir de toutes sortes de pétards ou autres fusées répulsives afin d’éviter une éventuelle catastrophe pour nous bien sûr, mais également pour l’ours. Parés comme Tartarin, nous embarquons à cinq dans le Zodiac trois places pour rejoindre une plage de galets sur laquelle s’échouent également de petits glaçons, les bourguignons, dans un léger cliquetis. Là aussi quelques mesures sont à mettre en œuvre: il est prudent de cacher des combinaisons de survie étanches. Si un représentant de la famille des ursidés s’amusait avec notre youyou, il en suivrait fatalement une destruction totale de notre embarcation.
L’accueil sur la plage est sévère. Les agressives sternes arctiques, à la voix rauque et criarde, nichent à même les galets (les arbres sont évidemment inexistants sous ces latitudes). C’est donc sans hésitation qu’elles s’attaquèrent au mètre nonante passé de notre skipper, afin de défendre leurs rejetons. Une fois éloignés de ces courageux gardiens des terres, notre promenade nous mena à la rencontre du renne du Svalbard (seul représentant herbivore résidant dans l’archipel) et du renard polaire. Nous déambulons, toujours aux aguets, sur un sol partiellement dégelé qui autorise les petites fleurs colorées de s’épanouir lors du court été arctique.
Retour au voilier. L’ancre est levée, nous mettons le cap sur le glacier Waggonway. La navigation devient délicate. Un volontaire placé en proue est nécessaire pour seconder le barreur, afin d’éviter tout contact avec l’un de ces gros blocs de glace, que les reflets bleutés marient à la mer. Schling! Gling! Plotch! Le fuseau du bateau se fraie un chemin au travers des milliers de bourguignons qui envahissent la baie, tentant de nous aveugler en réfléchissant la splendide lumière boréale. Mais nous tenons bon, les yeux grands ouverts, scannant les merveilles du lieu. Tantôt le vol des mergules nains, tantôt les cavernes azuréennes du front glaciaire, dont la voute s’effondre périodiquement dans un grand fracas. Le temps s’est arrêté, nous nous laissons dériver, l’instant est à la contemplation. L’ours? Toujours absent.

La rencontre

Le ciel est clément. Une légère brise en provenance du sud nous aide à atteindre le 80e parallèle nord. A peine mille kilomètres nous séparent du pôle. «A vos jumelles!», s’écrie notre skipper alors que nous pénétrons dans le Woodfjord, qui cisaille la côte nord du Spitzberg. C’est effectivement le long des littoraux est et nord de l’île que les chances (éventuellement les risques) de rencontrer l’ursus maritimus sont les plus grandes. Tous les cinq, barreur y compris, scrutons avec minutie les reliefs accidentés des berges. Une pierre? Mais elle bouge! C’est un ours! Les voiles sont affalées sans rigueur tandis que le moteur ronronne à nouveau… cap sur l’animal avec précipitation.
Faisant fi de notre présence, humant ça et là, l’ours erre nonchalamment sur un petit îlot du fjord. L’émotion est à son comble; notre «hôte» est devant nous à quelques mètres seulement alors qu’il est formellement recommandé de garder une distance supérieure à 300 mètres entre l’humain et l’ours. L’approche en bateau permet néanmoins de déroger à cette règle étant donné qu’elle garantit presque totalement notre sécurité, et par conséquent celle de l’animal. L’ours polaire est grand, très grand! C’est le plus grand prédateur terrestre et sans doute le seul à s’attaquer à l’homme pour se délecter d’un succulent repas. Un mâle bien nourri peut atteindre 800 kilos pour une taille de deux mètres soixante. Excellent nageur, il arrive que l’on rencontre un représentant de cette espèce aux forces surnaturelles à plus de cent kilomètres de la côte.
Malheureusement, certaines prévisions pessimistes annoncent son extinction prochaine. Il est possible que le réchauffement du climat observé actuellement entraîne la disparition de son terrain de chasse de prédilection, la banquise.

Cap au sud

Sur la route du retour vers Longyearbyen, modeste capitale, la chance nous guide à la rencontre de phoques barbus siestant sur les morceaux de glace dérivants, de monstrueux morses de l’île Prinz Karl Forland ainsi que d’une mystérieuse équipe de glaciologues polonais dont la principale particularité s’exprime au travers de leur logement: la minuscule cabane dans laquelle les huit scientifiques sont entassés rappelle le temps des trappeurs et les fameuses histoires de Jack London. C’est notre dernier jour. Une épaisse nappe de brouillard, comme programmée, avale tous les reliefs et nous aide ainsi à quitter l’un des derniers eldorados du monde sauvage.