Championnats suisses
Lorsqu’un équipage étranger remporte un championnat suisse international, il peut, certes, revendiquer la victoire de l’épreuve, mais le titre officiel de champion de Suisse reste réservé aux navigateurs domiciliés ou établis en Suisse. Cette règle a-t-elle encore lieu d’être ?
« C’est du pur nationalisme suisse. En tant que participant du championnat suisse, je trouve inacceptable qu’on invite des étrangers à participer pour étoffer le plateau, mais que l’on leur refuse le titre quand ils remportent l’épreuve. D’un point de vue sportif, c’est le meilleur qui devrait gagner, celui qui passe la ligne en premier. Mais manifestement, tous les fonctionnaires suisses ne l’ont pas encore compris. » Ce coup de gueule, c’est celui d’un navigateur allemand, visiblement agacé après le championnat suisse de Lacustre 2025, disputé sur le lac d’Uri. Les régatiers allemands auraient pu s’éviter les sifflets à la proclamation des résultats. Il leur aurait suffi de lire attentivement l’avis de course publié par le Regattaverein Brunnen, organisateur de l’événement. Il reprend, en effet, les dispositions du règlement de Swiss Sailing qui est précisé au §1.4 « Attribution des titres et de distinctions » :
Les titres suivants sont décernés (indépendamment du sexe, sauf s’ils sont définis ainsi) :
A) Champion national de Suisse (premier bateau,l’équipage peut être Suisse ou étranger).
B) Champion de Suisse (premier bateau avec équipage composé exclusivement de Suisses).
Préservation de l’identité ou chauvinisme ?
Difficile de ne pas soupçonner un brin de protectionnisme derrière cette règle. Faut-il y voir une survivance d’un autre âge ? Pas vraiment. Le nouveau règlement des Championnats de Suisse a été adopté à une large majorité par l’Assemblée générale de Swiss Sailing en novembre dernier. Le procès-verbal ne fait état d’aucune objection sur ce point : les classes et les membres l’ont accepté à l’unanimité. Mais comment ce principe peut-il encore se justifier à l’heure de la mondialisation croissante? Pour des classes qui peinent à rassembler un nombre suffisant de participants pour valider leur championnat, la présence de concurrents étrangers ne devrait-elle pas être une aubaine? Les raisons qui ont conduit à entériner cette règle restent floues. Dominik Haitz, membre de la direction de Swiss Sailing et responsable du département Racing, tempère : « Nous sommes ouverts à toute suggestion susceptible d’améliorer les règles. Sur la base des retours, nous allons soumettre une proposition à l’Assemblée générale en novembre. Mais il ne faut pas oublier que le règlement actuel a été adopté en 2024 à condition de le soumettre à une phase test de deux à trois ans. Il serait prématuré de le remanier entièrement. »

ET UNE MÉDAILLE, SANS POUR AUTANT REMPORTER LE CHAMPIONNAT. ©Philipp Schmidli

AUX RESSORTISSANTS LOCAUX. ©Peter Kupferschmied

SANS TITRE NI MÉDAILLE.
©Philipp Schmidli
La Suisse loin d’être une exception
Un rapide tour d’horizon montre que la Suisse n’est pas un cas isolé : dans beaucoup de pays, les titres nationaux restent l’apanage des ressortissants locaux, même si les épreuves sont ouvertes à l’international. Que ce soit en Autriche, en France ou en Italie, le titre de champion national revient systématiquement au premier équipage du pays, indépendamment du vainqueur au général. Si les étrangers rehaussent le niveau sportif, l’attribution des titres demeure un subtil équilibre entre esprit d’ouverture et préservation de l’identité. L’Allemagne, elle, applique une autre philosophie. Ulf Denecke, représentant de la Fédération allemande de voile, précise: «Celui qui gagne un championnat international allemand est sacré champion international allemand, peu importe sa nationalité. Il n’existe pas de distinction entre champion allemand et champion international allemand. » Le même principe prévaut en Europe du Nord, dans les pays anglo-saxons et en Amérique du Sud, même si certaines classes peuvent avoir des règles spécifiques.
Tempête dans un verre d’eau ?
Le championnat suisse de Lacustre n’a pas été le seul à voir des étrangers sur le podium. À Arbon, lors du championnat suisse de Finn, Michael Good, le président de la classe, ne s’est pas formalisé des deux podiums : « Sur la plus haute marche, il y avait deux fois un Suisse qui a donc remporté à la fois le championnat et le titre de champion suisse. » À Thoune, en revanche, c’est un équipage britannique qui s’est adjugé le championnat suisse des Dragon. Selon Garlef Baum, président de la classe, seul un participant suisse a contesté la décision de ne pas attribuer le titre aux Anglais. Un cas isolé, relativise-t-il, inutile d’en faire une affaire. « La plupart des étrangers viennent pour gagner la régate, pas pour décrocher le titre suisse. » Adrian Bauder, Principal Chief Umpire/Chief Judge, et responsable de la commission Rules & Regulations chez Swiss Sailing, partage cette analyse et l’illustre avec un exemple: « Un régatier qui participe à un championnat polonais de match race ne vise pas prioritairement le titre national. Ce qui compte pour lui, ce sont les points de classement mondial obtenus dans une épreuve de grade 2. »


Rien n’est gravé dans le marbre
Thomas von Gunten, président des classes Swiss Sailing, ne compte toutefois pas en rester là : « Je vais prendre contact avec les classes pour connaître leur avis », annonce-t-il. « Le règlement des Championnats de Suisse n’est pas gravé dans le marbre. » Rendez-vous donc à la prochaine Assemblée générale pour voir comment les membres et les classes se prononceront sur l’initiative de la direction. Il serait regrettable que les étrangers commencent à bouder les championnats suisses, alors que les effectifs, déjà souvent clairsemés, se rétrécissent davantage.