Photos | Bertrand Duquenne
Tout à l’ouest du Canada, entre la grande chaîne des Columbia et l’immense Pacifique barré par l’île de Vancouver, se niche le long et envoûtant détroit de Géorgie. L’occasion d’effectuer une croisière unique au pays des coureurs des bois.

Savourer, s’imprégner, se délecter de cette fragrance mêlant odeurs fortes de salin et effluves forestières, mais rester sur le quivive, observer et sentir le contact rassurant de l’arme à feu glissée dans la poche ventrale de la vareuse.
Cette précaution, à première vue farfelue, de se munir du pistolet lance-fusées du bord, émane d’Agathe, notre skipper-voyageuse. À nos regards séduits par les charmes du rivage en jetant l’ancre hier soir, elle s’est doutée que dès les premières lueurs de l’aube, ses deux compagnons de croisière allaient se glisser dans l’annexe pour rejoindre une terre ferme envahie par la grande forêt canadienne. « Attention ! Ce ruisseau à saumons est parfait pour l’ours noir ! », a-t-elle formellement diagnostiqué avant de nous enjoindre à une grande prudence envers ce prédateur de nature aussi curieuse que susceptible.
À peine quelques pas feutrés engagés dans un sous-bois luisant de rosée, que la voix de l’expérience prend tout son relief. Des traces nettes et fraîches du seigneur des lieux barrent notre chemin. L’avertissement est limpide. Nous voulions goûter à l’esprit sauvage de l’ouest canadien, nous voici comblés !
Capitaine Agathe
Cette belle virée de traverse, nous la devons à notre skipper, guide passionnée d’un terrain d’aventures qu’elle sillonne depuis 25 ans. La première rencontre avec ce marin attachant est à elle seule déjà une jolie tranche de vie. Un petit hydravion au départ de la moderne et clinquante Vancouver pour rallier la modeste et secrète île de Gabriola, un atterrissage au milieu des mouillages de Sylvia Bay, un ponton, une amarre jetée, un 4×4 en bout de route nous attendant. Sourires, franches accolades et certitude d’une belle amitié à venir.

Vieux briscard du grand large, ce Spencer 44 de 1973 a déjà connu sous d’autres vies plusieurs circumnavigations. Solide et sûr, il devrait repartir d’ici une ou deux années avec à son bord nos deux Canadiennes pour un joli tour du Pacifique. Avant ce grand saut, c’est au milieu des îles du Golfe qu’il nous emmène pour une escapade dans un archipel étiré le long de la côte sud-ouest de l’île de Vancouver entre Victoria et Nanaimo. Valdès, Galiano, Penelakut, Salt Spring, les noms fleurent ici un satané mélange de sociétés autochtones, de découvreurs anglais et espagnols.
Douces au regard, toujours boisées, occupées par de discrets villages émergeant à peine de la végétation, les îles du Golfe abritent un grand plan d’eau de croisière aux innombrables possibilités de mouillage. En ce début d’automne, rares sont les voiliers à croiser notre route en dépit d’un radieux temps de demoiselle.
Quiétude d’une navigation en mer protégée, pas dépourvue pour autant de ses dangers. Outre un balisage inversé et une eau à 10 °C l’été (« une minute pour réussir à reprendre sa respiration après le choc thermique sinon la noyade, dix minutes pour se hisser avant que les membres ne se raidissent, une heure de survie passive », nous rappelle Agathe qui ne quitte jamais son gilet gonflable), il faut composer dans certains resserrements avec les courants de marées qui peuvent y atteindre les huit noeuds et surtout avec les billes de bois.
Ces véritables troncs d’arbres sont la grande plaie du détroit de Géorgie. Évadés des grands radeaux de bois flottés, ces barrages flottants tirés par de puissants tug-boats, ils dérivent en très grand nombre, s’échouant au gré de leur périple. Les billes bois canard ou dead heads sont les plus redoutées, car elles sont tellement imbibées d’eau qu’elles se tiennent à la verticale, leur sommet affleurant la surface ou, pire, immergé dans quelques dizaines de centimètres ! Même une veille permanente n’y peut alors pas grand-chose.
Le far west canadien

En remplacement de la douce et discrète Georgette, Keith rejoint notre équipage. Anglais d’origine, mais Canadien de coeur comme il tient à le souligner, le propriétaire d’Edge of Moonlight, profite de notre projet salé pour venir lui aussi découvrir notre mythique destination.
Un trek maritime
Pourtant séparé de 25 petits milles de Comox, Desolation Sound est un grand saut dans le Wilderness. Classé parc marin, ce fjord bordé par l’archipel des îles de la Découverte s’encastre dans la chaîne des Columbia. Le panorama s’y fait grandiose ; mer et montagnes s’entrelacent dans un dédale de méandres, jeux de perspectives sans cesse renouvelées. Au fil de nos progressions, des gorges, des passes s’ouvrent à notre étrave montrant la voie parmi des enchevêtrements minéraux et végétaux. Et à chaque détour, à chaque coude abordé, apparaît au loin un nouveau sommet jusqu’alors caché à notre vue. Notre croisière, pourtant fidèlement maritime, prend des airs de grande randonnée montagnarde !

S’enfonçant toujours plus loin dans les courbes envoûtantes de Desolation Sound, notre croisière se fait contemplative devant le grand spectacle de la nature. Dans chaque baie, un accueil discret d’un phoque solitaire, d’une bande de lions de mer ou d’une joyeuse famille de loutres, tandis qu’aux cimes d’arbres sentinelles nous observent les emblématiques balbuzards pêcheurs. L’omniprésence d’une forêt dense possiblement habitée d’île en île par le couguar, le glouton ou l’ours noir, rend les virées à terre humbles et prudentes.
Agathe tient à pousser encore plus loin notre exploration, nous engageant dans le Hornfray Channel hors de Desolation Sound. Ici commence un nouveau territoire, celui de Toba Inlet, longiligne incursion de la mer toujours plus loin dans les montagnes sauvages, en plein royaume du farouche grizzli. L’appel de la forêt y est prégnant. Qu’il fut dur, croyez-le, au terme de notre escapade de mettre la barre toute à 180 degrés.