Marins en herbe: équipiers de choc

La nuit va bientôt tomber sur la mer. Tout est rangé à bord, pour le début du premier quart. Solenn a enfilé pull et harnais. Sa montre sonnera toutes les 10 minutes, la lampe à éclats est dans sa poche, Ipod et bouquin à portée de la main.

Cette année, nous avons décidé de tester une nouvelle configuration d’équipage. Solenn, 14 ans et Malou, 9 ans, seront équipiers. Et moi, promue de mon rôle de second émérite à celui de capitaine novice. Bon d’accord, nous avons déjà fait souvent ces 200 milles entre Fos-sur-Mer et Minorque, aux Baléares. Nous en connaîtrions chaque mille, si la mer n’était pas si changeante… Deux nuits et deux jours de navigation, à l’allure tranquille de notre bateau.

En attendant la fenêtre météo

Cela fait une bonne semaine que nous rongeons notre frein au port, attendant une pause entre deux coups de vent. Pas grave, il y a tant de choses à faire avant de partir. J’envoie Solenn dans le mât pour lubrifier la gorge de grand-voile. Malou scotche avec entrain toutes les goupilles qu’elle peut trouver. Ils s’associent pour faire le plein d’eau et laver le bateau. Puis nous dévalisons le supermarché du coin. Les enfants adorent ces immenses courses où nous remplissons le chariot au-delà du raisonnable. Grande négociation ensuite pour savoir qui, cette année, collera le ticket de caisse interminable dans son journal personnel.
Retour à bord. Ranger, ranger, ranger. Emballer les légumes dans du papier journal. Transvaser farine, riz et cornflakes dans des boîtes étanches. Pendant ce temps, je branche une nouvelle pompe de cale, fais tourner le moteur, grée la trinquette et installe le régulateur d’allure. La météo nous annonce pis que pendre. Bon. Nous partirons quand Eole nous le permettra. En attendant, nous gonflons l’annexe et les deux compères font des ronds dans l’eau entre deux catways, à l’abri du mistral. Nous avons encore eu le temps d’aller à la
plage et de peaufiner les derniers détails avant que Monaco Radio nous annonce enfin l’accalmie qui nous permet de nous lancer. Jeudi 5 juillet 2007, 14h30, nous larguons les
amarres. A la sortie du chenal, le vent est encore bien soutenu. Et c’est avec deux ris et
la trinquette que nous dévalons le Golfe de Fos, à longer les cargos qui patientent au
mouillage. C’est Roméo, le régulateur d’allure, qui tient la barre avec application. Amarinage
musclé pour les jeunes estomacs. Malou, sensible au mal de mer, se roule en boule sur une
couchette du carré.

Partir en fin de journée

J’aime bien partir pendant l’après-midi ou en fin de journée. Commencer par une nuit. Le
corps prend le rythme de la mer en dormant, à son insu. Nous avons longuement parlé de
l’organisation des quarts, gros morceau de notre traversée à trois. Pas question de négliger les veilles. Cargos, pétroliers, chalutiers, vedettes rapides, ferrys et voiliers se bousculent sur la route des Baléares. Ce qui compte avant tout pour moi, c’est que les enfants n’hésitent jamais à me réveiller s’ils ont le moindre doute. C’est à cette seule condition que je peux prendre le risque de m’endormir.

Solenn assurera le premier quart, de 21h à minuit. Plutôt couche-tôt d’habitude, il doit vaincre sa fatigue et affronter la peur que fait naître la venue de la nuit. Malou se lèvera avec le soleil, pour le quart de 6 à 9. Pour elle, ce sera une grande première. Gardienne du sommeil de l’équipage, quelle responsabilité. Mais quelle fierté, aussi ! Et moi, eh bien je ferai l’intervalle. Assise à l’arrière, sur bâbord. Un œil sur le compas, un autre sur la mer. Laisser les pensées dériver. Se féliciter d’être là, sur ce voilier dansant qui trace sa route sans hésiter. En suspension sur la mer argentée par l’éclat de la lune. Les heures s’écoulent. Un café à minuit. Un autre à 3 heures. Et le jour se lève.

Navigation sereine

Nous prenons le petit déjeuner tous ensemble, à la fin du quart de Malou. Dehors, le vent est tombé complètement. Moteur en marche. Charlie, le pilote électrique, remplace Roméo à la barre. Les enfants s’occupent: lecture, musique, backgammon, échecs, sieste. Nous préparons un gâteau pour le goûter: il ne faudrait pas se laisser abattre. Celui qui est dehors jette régulièrement un coup d’œil circulaire. La journée se passe doucement. Arrive la deuxième nuit, rythmée par le grondement régulier du moteur. La mer est si lisse que les étoiles se reflètent sur la soie noire.

J’espérais voir les éclats du phare de Caballeria avant le lever du jour. Rien. La brume recouvre tout. Pas d’île à l’horizon. Pourtant, nous ne sommes qu’à six milles de Fornells… Petit pincement au cœur. Et si l’île avait disparu, sans rien dire à personne?

Un quart d’heure plus tard, la visibilité revient avec le vent. Le phare est bien là, on distingue même la tour à l’entrée de la passe. Fidèle à lui-même, le mistral ferme brutalement la fenêtre météo qui nous a permis d’arriver jus-qu’ici. Encore une petite heure et nous attrapons une des nouvelles bouées posées face au village. Deux amarres ne seront pas de trop pour parer au coup de vent annoncé. Nous sommes arrivés à bon port.