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Entré dans la légende pour une bouchée de pain

par Pierre-Antoine Preti

MONOCOQUE

Acheté 3’600 francs sur un site d’enchères en ligne, le Libera Carondimonio a déjoué tous les pronostics en remportant le classement monocoque l’an dernier. Derrière cette victoire improbable, un bateau ressuscité, une bande d’amis et beaucoup d’enthousiasme.

C’est une histoire d’amitié devenue victoire. Une de ces aventures qui nourrissent la légende du Bol d’Or du Léman. En 2025, le Libera Class A Carondimonio s’impose devant K2 et Katana. À peine la ligne franchie, ce dimanche 15 juin au matin, la grande luge rose défraie la chronique : le bateau a été acheté aux enchères… sur ricardo.ch ! Une somme dérisoire pour battre les Lüthi et les Psaros, concentrés de technologie dernier cri.

Tout commence durant l’hiver 2024, sur les rives du lac de Bienne. Lorenz Kausche, capitaine de la Bordée de Tribord à La Neuveville, apprend par son ami Max Haenssler qu’un Libera va être vendu aux enchères. Mise de départ : un franc. Le bateau dort dans un entrepôt du lac de Constance. Skippé autrefois par Willy Sauter, il avait remporté le Bol de Vermeil en 1999 sous le nom de BMS.

La bande est intriguée. Le Genevois Gauvain Ramseier rejoint l’aventure. « On ne voulait pas dépasser 1’000 ou 2’000 francs », raconte-t-il. Les enchères montent pourtant jusqu’à 3’600 francs. Le rêve devient réalité. Une expédition routière s’organise pour rapatrier la machine. Deux remorques sont nécessaires, l’une pour la coque, l’autre pour les ailes. Sur place, un jeu de voiles presque neuf est négocié pour 3’000 francs. Total de l’opération d’achat : 6’600 francs.

Reste à réunir l’équipage. Pour faire marcher un Libera, il faut « de la viande ». Entre douze et quinze équipiers rejoignent l’aventure, mélange de navigateurs biennois et genevois. Parmi eux, plusieurs surprisistes comme Daniel Bouwmeester, président de l’Aspro Surprise, ou le barreur David Biedermann. Des entraînements hebdomadaires rythment le printemps et le bateau, véritable SDF flottant, change régulièrement de port.

En 2024, Carondimonio termine cinquième du Bol d’Or. Une performance honorable. Il est ensuite remisé et l’histoire aurait dû s’arrêter là. Mais l’année suivante, la tentation est trop forte. « Le bateau existait, il aurait été dommage de ne pas l’utiliser », sourit Lorenz Kausche.

Mattéo Gentile rejoint alors la copropriété. En stage chez MB Composites, le chantier de Mathias Bavaud, il modifie les échelles du Libera. Allongées de 80 cm, elles augmentent radicalement le couple de redressement et permettent de réduire l’équipage à onze personnes.

La Genève-Rolle 2025 sert de test grandeur nature dans un vent musclé. Lorenz Kausche et David Biedermann se relaient à la barre. Au pont avant, Daniel Bouwmeester orchestre les changements de voiles et l’assiette du bateau. Globalement, la luge tient le choc et termine en un seul morceau. Elle peut désormais viser la reine des régates.

Une semaine plus tard, le Bol d’Or s’annonce très peu venté. Des conditions idéales pour les Libera, rapides dans les petits airs. Jusqu’au Bouveret, les favoris mènent la danse : K2, Katana et le Psaros 40 Cellmen Adventis. Mais dans des airs évanescents, Carondimonio s’accroche et reste au contact. À la sortie du Haut-Lac, le QFX de Thomas Jundt prend soudain la tête. Il fera un superbe sparring partner dans les heures qui suivent.

La nuit tombe et le vent disparaît presque totalement. Toute la flotte guette le moindre thermique. Les équipiers de Carondimonio, rompus aux subtilités du Léman après de nombreuses participations aux 5 Jours du Léman, restent attentifs. Ils repèrent un relâchement dans le marquage du QFX.

Légèrement décalé, le Libera capte en premier le sud-ouest dans le Petit-Lac et s’envole. « Tout est allé très vite. J’ai réalisé très tard que nous étions en tête », raconte Gauvain Ramseier. Dans un vent forcissant, une seule angoisse demeure : casser quelque chose avant l’arrivée.

À l’approche de Genève, les Lüthi reviennent fort. Ils sont dans leur plage de vent idéale. Le suspense est total. Mais Carondimonio tient bon. Au coup de canon, l’explosion de joie est immense. K2 et Katana complètent le podium.

Malgré un franchissement de ligne en deuxième position, le QFX de Thomas Jundt écope d’une pénalité d’une heure pour avoir mordu la ligne de départ. Mais le père de Gauvain Ramseier se console grâce à la victoire de son fils. Il y voit presque un signe du destin : « Personne ne voulait vraiment de ce Libera qui a passé deux hivers dans mon jardin. Pourtant, avec leur rapport poids-puissance et une bonne équipe, ces grandes luges peuvent gagner dans toutes les conditions. »

Né en 1994 et déjà double vainqueur du Bol d’Or du Léman, le Libera Carondimonio n’a peut-être pas fini d’écrire son histoire. À l’heure où nous mettons sous presse, il était question d’y embarquer le Centre d’Entraînement à la Régate. L’occasion de continuer l’aventure et de croiser le fer avec l’autre Libera, le Hongrois Raffica, lors du Bol d’Or du Léman 2026.

Les Libera, des visiteurs sous haute surveillance

Les Libera n’ont pas toujours été les bienvenus au Bol d’Or. Interdits pendant quelques années, ils sont revenus au début des années 2000. Mais pour acceptée qu’elle soit, les caractéristiques de ces engins et leur mode d’utilisation agacent parfois leurs principaux concurrents.  Sur son Psaros 40, Mikis Psarofaghis admet volontiers la concurrence : « Libera ou pas, nous n’avons qu’à nous débrouiller pour les battre. Là où nous nous opposons, c’est qu’il y a des flotteurs au bout des échelles. Nous partons du principe qu’un bateau non lesté doit prendre en considération qu’il peut chavirer. » Même son de cloche du côté du K2. Philippe de Weck ajoute une donnée supplémentaire : «Le fait que le mât ne se maintienne plus en position verticale soulève des questions d’équité entre les concurrents. En effet, certains en viennent à mêler recherche de stabilité et pumping. De telles situations ont déjà été observées par pétole et nuisent clairement au fair-play de la régate. »

Du côté de l’organisation, le président Yann Petremand n’entend pas limiter pour autant la présence de ces visiteurs. « Il y a quelques années, World Sailing avait statué sur cette question. Les autorités mondiales avaient répondu que ces flotteurs n’étaient pas considérés comme des coques. Nous avons donc tenu compte de cet avis d’autorité supérieure pour continuer à intégrer les Libera dans la course.»

Avec ou sans pumping, la rumeur donnait la présence de plusieurs Libera au départ de l’édition 2026. Si Carondimonio confirme, il pourrait bien être accompagné de Raffica et d’un Libera croate supplémentaire. 

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