Photos : ©Christophe Migeon & ©Jerôme Monney
Exercice de géométrie appliquée. Prenez une mappemonde, une règle et un crayon à papier. Tracez un premier trait depuis les Philippines jusqu’aux îles Salomon – si vous ne savez pas où c’est, renseignez-vous – poursuivez en direction de Bornéo et, de là, complétez la figure en revenant à votre point de départ. Si vous ne dérapez pas en chemin, vous devriez obtenir un superbe triangle, pas vraiment isocèle ni même équilatéral, couvrant à peine 1% de la surface du globe, mais d’une importance capitale pour la vie marine puisqu’il abrite 3/4 des espèces de coraux, 3 000 espèces de poissons ou encore 6 des 7 espèces de tortues dans le monde. Ce Triangle de Corail – c’est ainsi qu’on appelle cet opulent aquarium – ridiculise la Barrière australienne du même nom pourtant bien plus réputée. Imaginez maintenant qu’à l’intérieur de ce concentré de vie marine, il existe une poignée d’îles où les nageoires ondulent et les ouïes palpitent de façon encore plus intense, où la vie foisonne comme si toutes les espèces récifales s’étaient données rendez-vous pour un grand congrès. Ce sont les Raja Ampat, substantifique moelle des mers tropicales, épicentre mondial de la biodiversité marine, quatre îles coiffées de jungle coriace et baignées de mers affublées de patronymes mystérieux : mer d’Halmahera au nord, mer de Banda et mer de Seram plus au sud. Waigeo, Batanta, Salawati et Misool, quatre petites miettes jetées devant la péninsule à tête d’oiseau – la Bird’s Head peninsula – qui tend son long cou à l’ouest de la Nouvelle-Guinée et tente en vain de les picorer. Autant dire que l’endroit n’est pas des plus accessibles et qu’il convient de s’y aventurer en bonne compagnie sur des navires de haute tenue.
Trois mâts et 650 tonnes de bois de fer
Alors pourquoi pas un trois-mâts de 60 m de long construit selon les techniques ancestrales indonésiennes et manœuvré par un équipage dévoué et compétent ? C’est ce que s’est dit Michel Deville, patron d’une société pharmaceutique à Nyons, quand il a décidé de concrétiser un vieux rêve de plongeur : explorer les fonds les plus riches de la planète dans des conditions de luxe et de confort adaptées à l’environnement indonésien. En 2009, il lance le chantier de ce qui allait devenir le plus grand bateau en bois construit à l’ancienne en Indonésie. La coque prend forme du côté de Bornéo – Kalimantan en Indonésien – à Sangkulirang, dans le fond d’un estuaire sous la direction de Hadji Wahub, un charpentier de l’ethnie Konjo. Les artisans Konjo, tous originaires de la région de Bira sur l’île de Sulawesi, ont une expertise dans la construction de bateaux qui remonte au XIVe siècle. Aucun ne sait lire de plan, mais tous savent exactement ce qu’ils doivent faire. « La construction s’est faite à partir d’un simple croquis, explique Jay Monney, le directeur de croisière qui a supervisé ce chantier pharaonique. Les Konjos érigent la coque sur terre, puis quand elle est capable de flotter, ils creusent dessous et évident un chenal jusqu’à la mer qui se remplit à marée haute un jour de pleine lune. » Les chiffres du projet donnent le tournis : 35 000 heures de travail, 650 tonnes de bois de fer, 30 tonnes de visserie, 300 m2 de plancher… « Le plus gros problème était de trouver du bois de qualité. Cela n’a été possible que grâce à la faillite d’une société voisine qui détenait un important stock de bois de fer ! » Le bateau qui ne porte alors toujours pas de nom est remorqué en 2011 jusqu’à Serangan, un petit port de pêche dans le sud-est de Bali où tous les corps de métiers se côtoient pour l’aménagement et les finitions. 960 m2 de voiles y sont découpées et cousues à la main. Un dernier déplacement dans le port de Bensa – toujours à Bali – pour recevoir ses trois mâts métalliques de 6 tonnes dont l’un s’élève à 45 m au-dessus du pont, quelques poulets égorgés pour s’attirer les bonnes grâces de Baruna, le dieu de la mer, et le navire prend enfin le large. Entre-temps, il a été baptisé Waow, d’après l’expression favorite de ses visiteurs ébaubis devant sa taille et sa ligne. Selon les mots mêmes de son propriétaire, le voilier évoque les mers du sud, la liberté et l’aventure… enfin, l’aventure dans le grand confort : neuf cabines spacieuses avec air conditionné et TV écran plat, Wifi à bord, petite salle dédiée aux photographes pour bricoler leur matériel et 22 membres d’équipage aux petits soins pour ses passagers.
Crabes zébrés et requins barbichus
Pendant que les cheveux s’égouttent, les conversations font revivre la dernière plongée, tandis qu’à la barre, le capitaine Alan, les yeux rivés sur un horizon indigo tacheté de moutons blancs, finit de griller sa kretek (la cigarette indonésienne parfumée au clou de girofle). A défaut de voiles – qui ne sont sorties que pour les grandes traversées – la brise fait voleter les combinaisons suspendues et gonfle les serviettes nouées sur le bastingage. Autour de la grande île de Waigeo, dans le nord de l’archipel, les plongées rapportent leur lot de baies frangées de mangroves et de récifs foisonnants de vie : bouquets d’alcyonaires charnus, refuges de crevettes et de gobies mimétiques, oursins de feu abritant entre leurs forêt de piquants des tribus de crabes-zèbres, nuages de poissons de verre qui se dissipent à l’approche des plongeurs avant de les noyer sous un flot argenté. De lugubres rochers décharnés où viennent parfois claquer du bec quelques frégates amoureuses, se couvrent, sitôt la surface franchie, d’une toison buissonnante de coraux noirs. La richesse biologique des Raja Ampat repose d’abord sur leur position au centre du Triangle de Corail, au confluent des grands courants marins qui y acheminent sur des milliers de kilomètres les larves de tout l’Indo-Pacifique. Cette pouponnière marine profite aussi de l’activité des plaques tectoniques, notamment de la rencontre entre la plaque eurasienne et la plaque australienne, qui multiplient le nombre d’habitats et de niches à exploiter. L’archipel étant perché sur cette dernière, on y retrouve quelques animaux typiques de « Down under », comme le curieux requin wobbegong trouvé tantôt en embuscade sous une table d’acropora, tantôt négligemment vautré sur une immense feuille de corail salade, comme s’il prenait un bain de soleil, la barbichette dans le courant et les yeux mi-clos de contentement – à moins que cela ne soit de torpeur…
Jardins de corail, jardins d’Eden
En descendant vers le sud, le navire s’attarde dans le détroit de Dampier, entre Waigeo et Batanta, là où les courants s’affolent et charrient leurs flots nourriciers pour la plus grande joie des poissons qui les affrontent en bancs compacts. Il pleut des fusiliers vers Penemu island, les barracudas tourbillonnent à Yeben island, des nuages de carangues se déversent sur les hauts-fonds de l’archipel de Fam. L’île d’Arborek, en plein milieu du détroit, nous offre l’exemple de ce qu’aurait pu devenir notre civilisation si elle avait pris un autre tournant. Quelques volailles s’ébattent dans les allées soigneusement balayées tandis que des tourterelles roucoulent dans les frondes des palmiers. La plupart des hommes sont partis à la pêche, ne reste que qu’une poignée de vieux au ventre plat et aux muscles noueux, occupés à bichonner leur moteur ou à préparer leurs lignes. Des enfants se tirent les cheveux ou font tourner un porcelet en bourrique. Un bonhomme grattouille une guitare, assis sous une véranda. Les notes s’envolent au-dessus de ce village virgilien, où la vie semble simple, les besoins limités et les gens repus de bonheur. Chacun retourne au bateau en ruminant cette fâcheuse question : comment diable avons-nous pu tourner le dos à cette félicité désinvolte pour nous fourvoyer dans le stress, la complexité et la consommation à outrance ?
Femme à la danse et frégate à la voile
Mais bientôt, Misool, l’île du Sud et ses mosaïques de pitons calcaires brassés par les courants de marée, chassent bien vite ces sombres pensées. Les gorgones y délivrent leur riche moisson d’hippocampes pygmées, le célèbre Hippocampus bargibanti, mais aussi le malingre et trop ignoré H.denise. Les guides aux yeux affûtés parviennent même à dénicher une troisième espèce dans les hydraires, H.pontohi, reconnu seulement en 2008. Mieux vaut s’armer de patience pour obtenir une image décente de ces bestioles grosses comme l’ongle du pouce dont le principal passe-temps consiste à tourner le dos à l’objectif ou à se carapater de l’autre côté de la gorgone. Pour regagner le port de Sorong, le capitaine Alan, natif de
Sumbawa, décide de mettre les voiles. Une quinzaine d’hommes d’équipage est à la manœuvre. Les uns grimpent le long des mâts pour dénouer les garcettes, les autres s’activent sur le pont, pèsent de tout leur poids, tirent sur les drisses à s’en faire sauter les yeux des orbites et à force de nerfs, de sueur, de mâchoires crispées et d’huile de coude, parviennent à hisser les voiles. Balzac a fait dire à l’un de ses héros de la Comédie Humaine qu’il n’y avait « rien de plus beau que cheval au galop, femme à la danse et frégate à la voile ». Il faut bien reconnaître que dans la lumière cannelle de cette fin d’après-midi, avec ses voiles gonflées et dorées comme des petits pains, le Waow n’a jamais autant mérité son nom.

