A Caen, au lendemain d’une première étape turbulente, l’heure est au bilan. Il est plein d’espoir. Car plus de 60 % de la flotte se tient en 60 minutes. Fabien Delahaye a gagné chez lui, mais personne n’est réellement mis hors jeu. Les 13 derniers du classement provisoire dont le retard est supérieur à 2h45 gambergent certainement sur leurs erreurs passées. Mais pour une grande majorité des solitaires, cette 42e Solitaire reste chargée de belles promesses.
« La première nuit après l’arrivée d’une étape est toujours la plus intense. Tu dors d’un sommeil de plomb. C’est presque l’extase » s’extasie justement Isabelle Joschke qui trimballait sa frimousse fraîche ce matin sur les quais de Caen. Mais après cette nocturne à terre où bonheurs et amertumes sont engloutis par la fatigue, il y a parfois des lendemains qui déchantent. Des matins nauséeux à la simple vue des classements.
30 glorieux en moins d’une heure
Cette première étape, toute rocambolesque qu’elle fût, n’était pas, à quelques exceptions près, de celle à filer le cafard. D’abord parce qu’il en reste trois (étapes), ensuite parce qu’une certaine logique hiérarchique a été respectée, enfin parce que pour plus de 60% de la flotte, les écarts ne sont pas conséquents. De Fabien Delahaye (Port de Caen Ouistreham), prophète en son pays hier au large d’Ouistreham au neuvième Nicolas Lunven (Generali), longtemps aux avant-postes entre Perros-Guirec et les côtes normandes, il n’y a que 17 minutes et 46 secondes : une pichenette. Il faut ensuite descendre jusqu’au 18e, Romain Attanasio (Savéol), pour passer la barre des 30 minutes de retard. Le cap psychologique de l’heure de débours n’est franchi qu’après le 30e concurrent (David Sineau, Britanie Cosmétiques). Fait notoire : 7 des 10 bizuths de la course figurent dans ce top 30 et pratiquement aucun des favoris n’est écarté. Aucun sauf deux : Eric Péron (Macif 2009) qui termine 34e à 1h26 du blondinet Delahaye et surtout Francisco Lobato (ROFF) qui finit 36e à 3h15’59’’. Cette bévue de Lobato a comme un air de déjà-vu. L’année dernière, pour sa première participation, le marin portugais était passé totalement à côté du premier acte et était arrivé à Gijón 6h58 derrière Armel Le Cléac’h avant de signer une magnifique 6e place dans l’étape suivante à destination de Brest ! L’exemple Lobato prouve qu’il faut garder espoir jusqu’au bout et ne pas se laisser abattre par une première contreperformance.
C’est une consigne que devront suivre les quelques grands déçus de la queue de peloton (on pense à Richomme, Emig, Girolet ou Goodchild). Les autres, soit une grande majorité de la flotte, peuvent garder le sourire : La 42e Solitaire du Figaro ne fait commencer !
Des débutants plutôt brillants
Dans cette première étape entre Perros-Guirec et Caen, les dix bizuths ont répondu présent. A l’image de Xavier Macaire (Starter Active Bridge), 5ème au classement provisoire et du Britannique Phil Sharp (The Spirit of Independence), 7e. Ces deux-là occupent logiquement les deux premières places du classement bizuth. La suite est très ouverte puisqu’ils sont sept avec moins de 43 minutes d’écart. Derrière, on imagine la déception d’Alexis Littoz-Baritel (Savoie Mont-Blanc) qui avait fait sensation en remportant le Prologue Eric Bompard Cachemire à Perros-Guirec et qui termine cette fois loin de ses camarades (à 3h44). Même combat pour Sam Goodchild (Artemis) qui réalisait un très bon début de course en Manche (il passe la bouée Radio France en 7e position) avant d’exploser en deux son grand spinnaker.
En bref
Tapis vert
Onze réclamations ont été déposées et sont en cours de traitement par le Jury de La 42e Solitaire du Figaro. Ces réclamations concernent des ruptures de plomb, des pertes de mouillage léger et des passages de marque sur le parcours. Pour consulter le classement général après jury (pas encore publié à l’heure où nous envoyons ce communiqué), rendez-vous sur www.lasolitaire.com
Ils ont dit :
Erwan Tabarly (Nacarat), 10e du classement général provisoire
« Le lendemain, tu te refais toujours la régate et tu te dis là : j’ai vraiment merdé. Tu t’en veux, tu te tape sur les doigts. En général, bizarrement, tu ne retiens que les mauvais coups et tu oublies les bons. Dans ce classement provisoire de la première étape, on retrouve les favoris devant. Ce n’est pas forcément une surprise même si sur certaines Solitaires, on peut en ‘perdre’ un ou deux dès la première étape. Ce pourrait être le cas de Francisco Lobato qui a très mal démarré mais il fait partie de ceux qui peuvent gagner La Solitaire. Même avec trois heures de retard, il me fait toujours peur. En fait, ces histoires d’écarts, c’est une question de pourcentage. On peut dire que celui qui a 4 heures de retard n’a peut-être plus que 10% de chances de gagner et celui qui a 5 heures de retard, peut être un pour cent. …Mais même avec 10 % de chances, tu peux encore gagner le Figaro ! Tel que je suis classé aujourd’hui (10e à 23 minutes), j’ai peut-être encore 80% de chances de gagner, mais si ça se trouve, je ne gagnerai pas ! »
Adrien Hardy (Agir Recouvrement) 26e
« La transition aux escales est essentielle si on veut réussir sa Solitaire : parce que c’est l’addition du temps des quatre étapes qui fait le classement final. Il faut donc être régulier, bien sur la durée. La première est passée, moyennement bien pour moi dans les dernières heures avant l’arrivée. A terre, on aime comprendre ce qui s’est passé, donc il faut parler avec les autres skippers pour échanger nos points de vue, nos anecdotes. Là j’ai un peu de mal à trouver les explications des erreurs que j’ai faites dans les dernières heures : il fallait être au bon endroit au bon moment. Je pensais avoir bien gérer mon rythme et mon sommeil : je n’ai pas manqué de lucidité, mais j’ai fait un léger décalage par rapport au peloton qui m’a été fatal. Je n’ai pas réussi à repartir à temps… 54 minutes de retard par rapport au vainqueur, cela reste un écart important mais pas rédhibitoire, puisqu’à 30 minutes seulement du paquet : il faut rester concentré parce que La Solitaire se joue sur la fin, particulièrement cette édition. La dernière manche est très souvent l’étape décisive. »
Romain Attanasio (Savéol) 18e
« L’arrivée est toujours un soulagement : on est fatigué après deux jours de mer et la pression retombe d’un coup, l’adrénaline s’en va et on s’écroule un peu… Ensuite, on essaye de réfléchir à ce qu’il s’est passé, avec les moyens que nous avons, qui restent limités. Une bonne nuit de sommeil et ça va repartir : je suis passé le lendemain matin discuter avec mon préparateur, j’ai croisé plusieurs concurrents pour refaire la course et tenter de trouver des explications, comme de savoir qui a mouillé ou pas devant Barfleur ! Penser à la deuxième étape, c’est plutôt pour l’avant-veille du départ… »
Jeanne Grégoire (Banque Populaire) 14e
« Le bilan de cette première étape, c’est que je n’ai pas très bien navigué, mais je n’en fais pas tout un monde : je constate que je n’étais pas en phase, pas du bon côté du plan d’eau jusqu’à la fin. Et je n’ai pas encore l’explication : je ne me posais probablement pas les bonnes questions. En fait sur l’eau, tu essayes d’aller vite et ensuite, tu te poses tout le temps des questions ! Je me faisais des scénarii à trop long terme, sur les 20 milles à suivre… Alors qu’il faut jouer gagne-petit, qu’il faut passer à la caisse régulièrement. Je ne suis pas déçue parce que je m’en sors bien au final ! »
Isabelle Joschke (Galettes Saint Michel), 15e
« En ce qui concerne les écarts, je pense qu’il ne faut jamais s’inquiéter à moins d’avoir une étape comme celle du Figaro 2008 où le premier avait mis 5 ou 6 heures à tout le monde. Sauf cas extrême, il ne faut jamais s’inquiéter. Je me souviens que l’an dernier, la dernière étape qui n’effrayait personne au niveau des conditions météo, a fait des écarts monstrueux et des gros changements dans le classement. Tout peut changer sur une quatrième étape. Je garde cela en tête. Il y a toujours des revirements, sans arrêt. Sur le Figaro, c’est souvent comme ça ».
Sam Goodchild (Artemis), 45e
« Je suis excessivement déçu. J’avais pris un bon départ, mais trois heures plus tard, je déchirais mon grand spi en deux. Je n’avais plus que le petit spi et j’ai dû me battre avec la vitesse du bateau. Après ça, il fallait limiter la casse pour ne pas finir trop derrière, mais malheureusement, ça ne s’est pas passé comme ça. Je suis très loin derrière et pour le classement général, c’est fini, à moins qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. Cela dit, il reste encore trois étapes et mon challenge est resté le même : je vais toujours me battre pour faire le meilleur résultat possible. Je n’ai pas de raison de changer d’attitude, c’est juste très décevant d’être aussi loin au classement. Aujourd’hui, je fais réparer mon spi. Et puis je vais essayer d’oublier cette première étape, et me reposer ».