La mer à boire

– Virbac-Paprec 3 franchira-t-il la porte des glaces de Crozet avant la dépression subtropicale annoncée ?
– Après un mois de course, les duos ont trouvé leur modus vivendi.
– Les écarts vont encore grandir entre la tête de flotte et les retardataires qui sont de plus en plus nombreux.

 

Pour certains, c’est l’heure des doutes à l’aube d’aborder une situation pour le moins délicate. Pour d’autres, les jours se suivent et ressemblent de plus en plus à une punition où le lot commun est de vivre les allures de près, avec au moins 20° de gîte, sans pouvoir faire la route directe. Pour tous, cette entrée dans l’océan Indien ne ressemble en rien à ce qu’ils auraient pu en attendre.

A chacun sa croix… Pour Jean-Pierre Dick et Loïck Peyron, solides leaders à bord de Virbac-Paprec 3, les heures à venir vont être tendues. Les deux navigateurs en approche de la porte des glaces au nord de l’archipel de Crozet, aimeraient bien savoir à quelle sauce ils risquent d’être mangés. La dépression subtropicale en provenance du sud de Madagascar va-t-elle les avaler tout cru, ou bien les dédaignera-t-elle pour d’autres cieux… En attendant, les deux navigateurs rongent leur frein : rangement du bateau, inspection attentive du gréement et de tous les points susceptibles de travailler dans le mauvais temps, prise de repos en prévisions d’heures plus difficiles. Attendre est parfois plus difficile que d’être dans l’action.

Pour vivre heureux, vivons penchés

Et pourtant… certains seraient prêts à échanger les angoisses du leader contre le régime auquel ils sont soumis depuis plusieurs jours. L’anticyclone qui s’étale à la pointe de l’Afrique, bloque les régimes d’ouest habituels aux latitudes où évoluent les monocoques de la Barcelona World Race. Les vents dominants de secteur est, obligent près de la moitié de la flotte à naviguer debout sur les portières. De 20 à 30 degrés de gîte en moyenne, le martèlement des vagues que vient cogner l’étrave toutes les quinze secondes, la propension du matériel à s’échapper du côté sous le vent du bateau, sont autant d’épreuves qui rendent la vie à bord pénible. D’autant que les carènes paraissent subitement d’une largeur indécente, quand il s’agit de s’agripper pour rejoindre la partie au vent, à l’intérieur d’une cabine le plus souvent dépouillée de tout aménagement. Deux fois la route, trois fois la peine dit le dicton : pendant que les premiers filent en route directe vers les prochaines marques, tout un petit paquet de Neutrogena, septième à Forum Maritim Catala voit l’écart qui les sépare de la tête de flotte augmenter sans cesse. Dans ces conditions, l’humour semble encore une des meilleures armes pour lutter contre le découragement. C’est Dee Caffari (GAES Centros Auditivos) qui se plaint des promesses non tenues du catalogue de la Barcelona World Race, voire Wouter Verbraak et Andy Meiklejohn (Hugo Boss) qui soignent leur spleen à coups de tasses de thé… Pour d’autres les événements du jour font parfois oublier le quotidien, tel Cali Sanmarti (We Are Water) dont les proches fêtaient bruyamment l’anniversaire à la vacation.

L’adaptation, clé de la réussite

A l’issue d’un mois de course, les tandems ont visiblement trouvé leur modus vivendi. Les organisations parfois rigoureuses du début de course ont souvent cédé la place à des systèmes plus souples où chacun s’efforce de s’adapter aux besoins de l’autre. La nécessaire disponibilité des deux membres d’équipages, en cas de manœuvres, induit forcément des entorses à des règles trop contraignantes. Il faut savoir aussi se reposer, se ménager parfois, au risque d’adopter un rythme un peu plus végétatif. Anciens de la Volvo Ocean Race, le tour du monde en équipage, Iker Martinez et Xabi Fernandez (MAPFRE) ont pu mesurer la différence entre une navigation en équipage intensive, à la rigueur toute anglo-saxonne, et le fait de pouvoir compter sur l’autre à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. La marche du bateau commande et si certains accumulent jusqu’à sept heures de sommeil par jour, comme actuellement Jean-Pierre Dick et Loïck Peyron, c’est avant tout en prévision d’heures plus difficiles. L’entrée dans l’océan Indien marque le début d’une période où les impératifs de la course devront être compatibles avec le nécessaire repos dans des latitudes hostiles, la préservation du matériel et les contraintes de sécurité dans des mers vierges de toute présence humaine. La régate ne perd pas ses droits mais certaines priorités peuvent parfois être mises entre parenthèses.

Classement du 31 janvier à 15 heures (TU+1) :

1 VIRBAC-PAPREC 3 à 16 868,8 milles de l’arrivée

2 MAPFRE à 589 milles du leader

3 ESTRELLA DAMM Sailing Team à 706,3 milles

4 GROUPE BEL à 727 milles

5 RENAULT Z.E à 874,5 milles

6 MIRABAUD à 1232,8 milles

7 NEUTROGENA à 1321,9 milles

8 GAES CENTROS AUDITIVOS à 1555,5 milles

9 HUGO BOSS à 1931,8 milles

10 CENTRAL LECHERA ASTURIANA à 2016,7 milles

11 WE ARE WATER à 2026,7 milles

12 FORUM MARITIM CATALA à 2141,3 milles

ABN FONCIA

ABN PRESIDENT

Ils ont dit :

Jean-Pierre Dick, Virbac-Paprec 3 : « Pour l’instant, nous allons avoir du vent calme pendant une journée et beaucoup de vent la journée du 1er février. Les prévisions de ce matin sont un peu meilleures que hier au soir mais cela reste préoccupant, car il y a beaucoup de vent qui nous arrive dessus. Deux objectifs : passer la porte de Crozet et essayer de se diriger vers la porte suivante avec pas trop de vent et des conditions de mer pas trop extrêmes. Nous dépensons beaucoup d’énergie pour essayer de comprendre ce qui va nous arriver dessus. C’est une grosse dépression venant de Madagascar avec beaucoup d’air chaud tropical qui vient se réalimenter dans l’air froid. Ça a l’air assez violent. Nous essayons de nous reposer et bien préparer toutes les bricoles pour le coup de vent. Quelque part, il y a une sorte de stress car nous ne savons pas à quelle sauce nous allons être mangés et il y a des manœuvres à faire dans le gros temps donc ça peut engendrer une sorte d’angoisse. L’Indien est assez sauvage et ce sont des vents cisaillés et des fronts supers costauds ! Donc j’espère que tout va bien se passer. »

Iker Martinez, MAPFRE : «Nous n’avons pas de chauffage, c’était une option qui nous semblait agréable mais nous ne l’avons pas prise. La vie dans le bateau par rapport à la Volvo Ocean Race c’est différent : là bas c’est un peu comme le service militaire et la vie de tout le monde est réglée. Alors qu’à deux, nous sommes toujours plus ou moins en veille et nous dormons moins. Pendant la Volvo Ocean Race, nous dormions 4h sans nous arrêter alors que là, c’est 30mn, 1h30, voire 2h, mais jamais 4h ! »

Dee Caffari, GAES Centros Auditivos: « Quand je pense qu’on est dans les mers du Sud et qu’on navigue contre le vent, c’est juste ridicule. Mais on ne va pleurer misère parce que l’on va devoir naviguer comme ça pendant trois jours et qu’il serait plus facile de s’arrêter en Afrique du Sud, faire la fête et repartir quand les conditions auraient changé. Quand je pense que j’ai fait le tour dans l’autre sens contre les vents dominants et que maintenant que j’inverse ma route, je suis à nouveau contre le vent. Ce n’est pas pour ça que j’avais signé dans la brochure de la Barcelona World Race.»

Liste des 14 équipages engagés

Central Lechera Asturiana: Juan Merediz (ESP) – Fran Palacio (ESP)

Mapfre : Iker Martínez (ESP) – Xabi Fernández(ESP)

Estrella Damm Sailing Team: Alex Pella (ESP) – Pepe Ribes (ESP)

Foncia: Michel Desjoyeaux (FRA) – François Gabart (FRA)

Fòrum Marítim Català: Gerard Marín (ESP) – Ludovic Aglaor (FRA),

GAES Centros Auditivos: Dee Caffari (GBR) – Anna Corbella (ESP)

Groupe Bel: Kito De Pavant (FRA) – Sébastien Audigane (FRA)

Hugo Boss: Andrew Meiklejohn (NZL) – Wouter Verbraak (NED)

Mirabaud : Dominique Wavre* (SUI) – Michèle Paret* (FRA)

Neutrogena: Boris Herrmann (GER) – Ryan Breymaier (USA)

Président :Jean Le Cam (FRA) – Bruno García (ESP)

Renault :Pachi Rivero* (ESP) – Antonio Piris (ESP)

Virbac-Paprec 3: Jean-Pierre Dick* (FRA) – Loïck Peyron (FRA)

We Are Water :Jaume Mumbrú (ESP) – Cali Sanmartí (ESP)

* deuxième participation