Saveurs de Gough

Virbac-Paprec 3 a repris le commandement de la flotte ce dimanche matin

Foncia s’est mis en mode « furtif » jusqu’à mardi 5h TU (6h heure française)

La première porte des glaces a été remontée de 1°30 de latitude à cause des icebergs en nombre dans l’Atlantique Sud

La situation météorologique est toujours aussi complexe sur l’Atlantique Sud avec une nouvelle bulle anticyclonique qui freine le peloton, alors que les deux voiliers leaders sont dans une phase de transition au passage de l’île Gough. Les écarts commencent à devenir conséquents au point que les différents groupes naviguent dans des systèmes météo très différents…

Furtif, troisième ! En abattant ce dimanche matin leur « joker », Michel Desjoyeaux et François Gabart modifient la donne tactique du nouveau leader, Virbac-Paprec 3. Car Jean-Pierre Dick et Loïck Peyron ont réussi un joli coup en enchaînant les empannages à l’approche de l’île Gough pour se glisser plus au Sud de Foncia et prendre ainsi la tête de quelques milles. Réponse du berger à la bergère : en disparaissant des écrans de 15h TU ce dimanche à 5h TU mardi, le bateau arc-en-ciel a toute opportunité pour gérer sa trajectoire qui s’annonce complexe dans cette phase de transition météorologique. Car derrière le front froid qui a propulsé à grande vitesse les deux équipages français en fin de semaine, c’est d’abord du vent medium de secteur Sud qui balaye l’île australe isolée, puis un flux de secteur Ouest va s’installer en prenant du souffle à partir de lundi midi. Il va falloir jouer avec les bascules de vent et cacher ses intentions est de bon aloi quand les deux voiliers leaders voient leurs compagnons de route reléguer à plus de 500 milles : le duel commence…

Parfum d’Eole

Saveurs doucereuses du côté de Gough ! L’île australe est en effet agitée d’un modeste fluide aérien qui doit provoquer quelques inhalations de verdure, d’humus, de fleurs et de… fiente puisque le relief volcanique abrite une énorme colonie d’oiseaux marins et terrestres. Il n’est pas sûr que Michel Desjoyeaux et François Gabart en aient perçu les effluves, ayant choisi de se décaler plus au Nord dans ce flux de Sud d’une dizaine de nœuds. En revanche, Jean-Pierre Dick et Loïck Peyron ont pu admirer les falaises abruptes qui tombent à pic vers la dorsale médio-atlantique jusqu’aux profondeurs abyssales de l’océan : une tête d’épingle de 65 km² au milieu de nulle part et au cœur des 106 000 000 km² de l’Atlantique… Une brève pause odorante pour les leaders qui ne chôment pas en ce dimanche afin de s’extraire au plus vite des pièges orographiques et retrouver un vent en cours de rotation vers l’Ouest. Les manœuvres sont au menu du jour !

Car même si la première porte des glaces est désormais positionnée par 40°30S entre le 1°E et le 6°E, il va falloir se glisser plus bas pour toucher plus de brise avec le passage d’une dépression très étendue et très creuse sur les Cinquantièmes Hurlants : sans pour autant rallonger la route, les deux duettistes vont entonner un chant alternatif au gré des empannages qui vont rythmer l’entrée dans une nouvelle semaine. Il faut s’attendre à un combat au contact au point que les deux bateaux pourraient se croiser à vue et virtuellement, car le mode « furtif » activé par Foncia laisse place à tous les scénarios imaginables.

Fragrances glaciales

Il y a de quoi avoir froid dans l’étrave : la rumeur courrait depuis plusieurs jours, les images satellites ont levé le voile. Des centaines de blocs de glace, parfois plus étendus que la Corse, sont disséminés entre la mer de Weddell, l’Afrique du Sud et l’archipel des Kerguelen. Des icebergs qui en sus se fragmentent au fil des jours pour encore se multiplier comme des microorganismes de plusieurs dizaines de kilomètres carrés ! Et chaque morceau fait des « petits »… C’est dire si la zone au Sud du 45°S est devenue frissonnante de glaçons aux dimensions aussi disparates qu’il n’est plus possible de suivre leur trajectoire quand ils ne dépassent pas les 150 mètres de diamètre. Ces growlers sont le danger majeur des mers du Sud et en déportant la première porte des glaces ainsi qu’en en créant une nouvelle juste après le cap de Bonne-Espérance (Agulhas : 42°S entre 23°W et 28°W), les équipages devraient éviter la plus grande partie de ces blocs glacés sans pour autant que toute collision soit totalement écartée…

Cette modification des Instructions de Course ne change pas la stratégie du peloton même si elle ajoute une bonne centaine de milles supplémentaires au parcours de la Barcelona World Race. A contrario, les deux leaders ont dû revoir leur routage car ils vont être moins favorisés par des conditions météorologiques qui les propulsaient autrement tellement vite que l’écart aurait pu atteindre près de 1 000 milles sur le troisième… Car d’ores et déjà, les deux duellistes vont cumuler plus de deux jours de marge lorsque Groupe Bel, MAPFRE et Estrella Damm pointeront leurs étraves au large de l’île Gough ! Quant à Forum Maritim Catala, ce n’est pas avant jeudi soir (si tout va bien…) qu’il dépassera cette première marque de parcours. Heureusement pour la course, le peloton pourrait être poussé en milieu de semaine prochaine, par une nouvelle dépression qui leur permettrait de rattraper un peu de leur retard.

Amertumes anticycloniques

Car le groupe central est loin d’en avoir fini avec les métastases atmosphériques : alternant les positions Est et Ouest, se fractionnant en deux cellules pour mieux se phagocyter ensuite, s’ébrouant sur place ou s’écroulant brusquement, les hautes pressions de Sainte-Hélène ponctionnent des milles précieux au peloton dans l’extrême onction d’un anticyclone moribond. Patronne des teinturiers, des marchands de clous et d’aiguilles, la mère de l’Empereur Constantin affectionnerait-elle les piques et les banderilles au point d’anesthésier toute tentative de s’extraire de ses humeurs tentaculaires ?

Rappelons l’histoire : cela fait maintenant cinq jours que Estrella Damm, alors bien installé en tête avec 140 milles d’avance sur Groupe Bel et près de 300 milles sur Foncia et Virbac-Paprec 3, alterne les coups d’arrêt, les coups du sort et les coups blancs ! 850 milles et trois places de perdues… Il faut avoir un moral en acier trempé pour rester zen, surtout quand la situation à court terme ne fait qu’empirer. Car Alex Pella et Pepe Ribes ont encore une bonne journée de galère avant d’entrebâiller la porte du tunnel anticyclonique, tout comme le duo Kito de Pavant-Sébastien Audigane et leurs chasseurs qui en ont profité pour se regrouper avec moins de 80 milles d’écart. Une pensée pour Dominique Wavre et Michèle Paret qui accumulent les trous de vent : ce dimanche matin, Mirabaud ne progressait même pas à un nœud ! Le seul qui puisse se satisfaire de cette configuration inhabituelle est Hugo Boss : Wouter Verbraak et Andy Meiklejohn ne sont pas particulièrement rapides, mais ils n’ont jamais été totalement arrêtés comme leurs prédécesseurs. L’île australe a un Gough amer…

Classement du 23 janvier à 15 heures :

1 VIRBAC-PAPREC 3 à 19 401 milles de l’arrivée

2 FONCIA en mode « furtif »

3 MAPFRE à 513 milles

4 ESTRELLA DAMM Sailing Team à 522 milles

5 GROUPE BEL à 526 milles

6 RENAULT Z.E à 585 milles

7 NEUTROGENA à 610 milles

8 MIRABAUD à 619 milles

9 GAES CENTROS AUDITIVOS à 634 milles

10 HUGO BOSS à 731 milles

11 CENTRAL LECHERA ASTURIANA à 734 milles

12 WE ARE WATER à 822 milles

13 FORUM MARITIM CATALA à 925 milles

ABN PRESIDENT

Ils ont dit :

François Gabart, Foncia : « Nous avons décidé d’utiliser le mode furtif : nous n’apparaîtrons pas au prochain classement. Hier, nous avons fait un petit crochet par les Quarantièmes en milieu de journée et nous avons trouvé que ce n’était pas si bien que ça, alors nous sommes remontés, mais j’ai fait mon baptême des 40e Rugissants !
Avec Virbac-Paprec 3, c’est un peu le jeu du chasseur et du chassé ! Lequel des deux est le mieux ? Moi je préfère être devant, car on est toujours plus proche de l’arrivée. Il a fait une superbe journée hier et celle d’avant aussi, car ils ont battu le record et ils sont passés devant nous. Nous n’avons pas été aussi bons qu’eux, mais nous sommes très proches : nous allons essayer de réattaquer. L’une des erreurs que nous avons faites est le choix des voiles. Nous avons pas mal changé et même beaucoup trop. Quand tu n’as pas le bon timing avec le choix de voile, tu es toujours en décalage et dans les dernières 36h, c’est ce qui est arrivé : nous avons perdu de la vitesse par rapport à Virbac-Paprec 3. Nous essayons aujourd’hui de trouver la bonne configuration de voile et de ne pas changer toutes les cinq minutes. Ce qui m’a impressionné ces derniers jours, c’est quand le bateau allait vite : il est parfaitement équilibré à la barre donc il fonctionne très bien sous pilote et on se rend compte que nous pouvons tenir des moyennes élevées sans que ce soit physiquement exigeant. »

Kito de Pavant, Groupe Bel : « C’est ambiance pas de vent. Depuis le départ de Barcelone, nous avons eu pas mal de pétole.
Le but aujourd’hui, c’est de sortir de cette bulle anticyclonique. C’est difficile de faire des prévisions à long terme, nous faisons avec ce que nous avons. Virbac-Paprec 3 et Foncia ont profité des conditions assez naturelles qui se sont présentées devant eux car ils n’avaient pas choisi d’aller à Recife : c’est un coup de chance, ça leur a bien profité et tant mieux pour eux. MAPFRE a essayé de prendre la même trajectoire, mais il n’a pas eu le même timing.
À présent, nous essayons de ne pas trop nous occuper des autres et nous sommes à la merci de plein de choses tant que nous ne sommes pas sortis de l’anticyclone de Sainte-Hélène. Nous voyons bien que ça favorise certains : le ralentissement de Mirabaud a profité à Renault Z.E et Neutrogena.
Nous sommes vraiment dans une position inconfortable !
Nous étions encore assez Nord, hier, et étonnamment, Seb a vu un albatros : il s’était peut-être perdu ou alors il était en vacances… »