Transat AG2R LA MONDIALE

Alors qu’une partie de la flotte de la Transat AG2R LA MONDIALE s’apprête à passer sous la barre symbolique des 1 000 milles, chacun s’attache à anticiper au mieux la conclusion de sa route vers Saint-Barth. A cinq jours de l’arrivée estimée aux Antilles, l’heure est à l’attaque, à la réduction des écarts ou au maintien de son leadership, selon que l’on soit au Nord, au Sud ou bien décidé à tout tenter. En tête depuis le classement de 19 heures hier, Armel Le Cléac’h et Fabien Delahaye ont repris les commandes du groupe des inséparables. Parfaitement alignés derrière les hommes de Brit Air, Jeanne Grégoire et Gérald Véniard (Banque Populaire) et Romain Attanasio et Samantha Davies (Savéol) leur emboîtent le pas

Une chaleur étouffante qui n’épargne personne et rend les heures passées à la barre quasiment aussi difficiles que celles consacrées à un repos et une parenthèse ensommeillée qui se refuse aux marins. Le quotidien des 25 duos de la Transat AG2R LA MONDIALE a pris un tour nouveau depuis quelques jours, les conditions éprouvantes et l’atmosphère dénué de fraîcheur venant s’ajouter à la complexité des décisions stratégiques à prendre. A bord des Figaro Bénéteau, on se prend à regretter les toutes premières heures de course et on se dit qu’on aimerait supporter la polaire ou le ciré léger. Boire et s’alimenter correctement deviennent dans ces conditions une nécessité peut-être encore plus vitale qu’à la normale, tant on a vite fait de se retrouver déshydraté. L’évidence sur le papier n’est toutefois pas forcément facile à appliquer à l’heure où garder une bouteille d’eau un peu fraîche implique des trésors d’ingéniosité et que les produits frais, les fruits et les légumes, ne sont plus pour la plupart qu’un lointain souvenir

Les temps sont durs donc pour les marins qui pour ajouter à la difficulté du moment ne bénéficient plus des douces nuits de pleine Lune et avouaient à la vacation de ce matin peiner à barrer dans le noir complet, ne distinguant rien de leur environnement. Dans ces circonstances, le pilote prend toute son importance et c’est souvent à lui que la conduite du bateau est confiée, quand les conditions sont suffisamment établies. Mais à l’heure où l’instabilité règne autant en force qu’en direction du côté du vent – 18 à 24 noeuds pour les plus Sud oscillant au Nord-Nord Est – ce relais mécanique ne suffit pas toujours et ne dispense évidemment pas les régatiers de l’Atlantique de ces heures de concentration extrême.

 Cercle Vert en quête de pression

En tête depuis hier soir, Armel Le Cléac’h et Fabien Delahaye poursuivent leur trajectoire vers Saint-Barth et se réjouissent de pouvoir allonger la foulée vers l’arrivée. Derrière eux, bien alignés, suivent Jeanne Grégoire et Gérald Véniard, puis Romain Attanasio et Samantha Davies. Navigant conjointement depuis un bon moment, ces marins devraient faire sillage commun jusqu’à l’arrivée tant il est difficile de faire le choix d’une désolidarisation. D’un monotype à l’autre, on s’observe et on partage des vacations VHF qui permettent non seulement de se sortir la tête de la course mais également de jouer un peu l’intox et l’interprétation du moindre mot. Passé maître en la matière, Gildas Morvan y va depuis hier de sa tentative de dissidence pour mieux revenir. Déchus de la première place, les hommes de Cercle Vert ont en effet pris le parti de « traverser » à nouveau le plan d’eau et de se servir de leur belle vitesse pour gagner dans le Sud, préférant la plus haute marche sur la ligne d’arrivée plutôt que maintenant ! A présent décalés de 55 milles par rapport aux trois premiers, Gildas Morvan et Bertrand de Broc attaquent, bien décidés à ne pas se contenter d’une quatrième place. En allant chercher toujours plus de pression et en profitant d’une petite ouverture, ces deux là entendent faire la différence. Reste que devant on ne les laissera pas s’en tirer comme ça…

Encore à la fête il y a peu, les nordistes chutent progressivement dans le classement – exception faite d’Agir Recouvrement qui se maintient pour le moment en cinquième place – et vivent des heures difficiles. Pour eux, l’objectif est clair : limiter au maximum les écarts sur la ligne d’arrivée à Saint-Barth. A moins de 1000 milles du dénouement, les espoirs des uns et des autres ne résident plus au même niveau et Gustavia fera des déçus. En attendant, la journée est à l’attaque.

 

 

Au coeur de la course à bord d’Ocean Alchemist

 

Résister à la chaleur

Pas de Lune, des milliers d’étoiles constellent le ciel, une mer plutôt croisée et 16 nœuds de vent de secteur Est (80°), voilà le résumé de cette première partie de nuit à bord d’Ocean  Alchemist. La fraîcheur tant attendue est arrivée une fois encore au coucher du Soleil. Le navire  a repris vie.

5h00, dans notre travers à 5 milles environ, nous apercevons les trois feux bien rangés de trois Figaro Bénéteau (Brit Air, Banque Populaire, Savéol) qui ne se sont, pour ainsi dire jamais quitté depuis le Cap Saint Vincent. Cercle Vert a laissé le leadership hier dans la journée pour aller se recaler 22 milles dans leur sud. Ce qu’il avait annoncé hier à la vacation n’était pas de « l’intox », le tandem insatisfait de sa position au nord du groupe de trois, a hypothéqué son leadership au profit de la recherche d’une plus forte pression.

Les premiers signes de fatigue se font sentir, la chaleur reste le pire ennemi du marin, qui pendant ses heures de repos dans la journée, peine à trouver le sommeil. Nous sommes désormais sous la barre des 1 000 milles pour les leaders de la flotte, et rien n’est joué. Il va falloir tenir et ne rien lâcher, savoir gérer la machine, mais surtout les hommes.

 Ils ont dit…

 Jeanne Grégoire – Banque Populaire (2e au classement de 5h)

« Le petit matin est super agréable. Lorsque le soleil se lève, tu ne peux plus l’éviter, tu l’as en pleine figure, tu crames, tu essayes de te protéger au mieux mais la chaleur est accablante. Nous avons donc décidé aujourd’hui de raccourcir nos quarts, car ce soleil et cette chaleur sans air c’est épuisant. Du coup on n’arrive pas à dormir la journée et dès que l’on bouge un peu sur le bateau on se retrouve en nage…

Au-delà de la chaleur, cette deuxième partie de parcours est très sympa : le bateau glisse bien, les nuits sont claires même si la Lune se lève tard et le vent est plutôt régulier.

Cercle Vert prenait quelques points de retard sur le trio de tête, du coup je trouve que ce qu’ils font est logique. A leur place, je crois que j’aurais fait la même chose. On verra si ça vaut vraiment la peine de se décaler plus dans le Sud comme eux. Plus on se rapproche de Saint-Barth, plus il y a de nouveaux critères à prendre en compte par rapport au milieu de l’océan. Le vent, par exemple, de quel côté du plan d’eau de Saint-Barth me fait-il arriver si je viens du Sud, du Nord, etc. C’est pour ça qu’on surveille ce que fait Cercle Vert, ils pourraient regagner leurs milles de retard à la fin et ça va se jouer à peu de choses car nous n’avons que quelques petits milles d’écart. »

 

Cercle Vert – Gildas Morvan (4e au classement de 5h)

« Etant 4e de la flotte et sachant que les fichiers météo nous indiquaient qu’il y avait un petit air dans le Sud, nous en avons profité pour essayer de toucher ce vent sensé être plus fort dans le Sud.

L’objectif, c’est d’être premier à Saint-Barth pas au classement pendant la course. Tous les quatre (avec Brit Air, Banque Populaire et Savéol) on était assez proches, on naviguait même bord à bord avec certains ! Comme tous les quatre nous étions très serrés, c’est maintenant qu’il faut tenter des coups pour être le leader. Nous avons donc décidé avec Bertrand d’aller dans le Sud pour chercher plus de vent. Pour nous, tenter une approche par le Nord est une vraie bêtise. Les portes et les ouvertures se referment et il y a de moins en moins de coups à jouer.

Nous avons de bonnes vitesses devant et le talent à la barre ne suffit plus pour remonter la flotte. Nous naviguons vraiment proprement tous les quatre. Il faudrait des grains ou une pétole devant pour que les écarts se réduisent avec la fin de la flotte. Ca va être très dur pour eux de revenir…

Cette nuit nous avons eu plein de petits grains avec une vingtaine de nœuds de vent, donc je confirme que dans le Sud, l’alizé a plus de pression que dans le Nord. La mer est croisée mais c’est désagréable à barrer. Le vent est changeant et passe d’un coup de 18 à 24 nœuds, c’est très instable et on n’a pas le temps de négocier ces bascules. J’ai mis le pilote pendant deux heures, parce qu’il faisait tellement noir que je ne voyais plus l’horizon ou la mer. Je n’avais plus aucun repère. Le pilote est régulier, il garde le même angle quelles que soient les conditions. J’avoue donc que dans cette situation, le pilote est un bien meilleur barreur que moi ! »

 Savéol – Romain Attanasio (3e au classement de 5h)

« La nuit a été à bonne vitesse. Je ne sais pas qui du pilote ou du marin barre le mieux, mais il fait très noir, il y a beaucoup de vagues et on n’arrive pas à barrer droit donc dans ces conditions, le pilote prend le relais…

Il nous reste tout juste 1000 milles. On est dans le bon paquet, on taille la route tout droit contrairement aux jours précédents.

Cercle Vert est 4e, ils n’ont rien à perdre, ils ont raison d’essayer d’autres routes, on verra bien ! On fait tous du mieux que l’on peut.

Naviguer à trois a des avantages et des inconvénients. Quand le paquet va vite et qu’on les accroche, c’est rassurant. Mais quand on est seul, on prend plus le temps de réfléchir, d’analyser les fichiers, on a moins de doute sur les choix que l’on fait. Par exemple, si les autres empannent, on se demande  pourquoi ils le font maintenant, qu’est-ce qu’on n’a pas vu, est-ce qu’on devrait faire la même chose ?

Nous discutons très régulièrement les uns avec les autres, c’est très sympa. Mais on fait attention à ce que l’ont dit ou ce que l’on entend car les infos divulguées peuvent être de l’intox. C’est d’autant plus le cas lorsque l’on navigue à quatre comme en ce moment, il y a trois marches sur le podium,

pas quatre ! On se bat tous pour gagner, il faut à tout moment garder en tête que c’est une course et donc il faut toujours être vigilant, ce qui n’enlève rien à la sympathie ou la bonne humeur entre les bateaux… »